Mgr Charbonneau
       
       
         
         

hemming88@hotmail.com

      Victoria, le 12 septembre 1959

Mlle Auréa Cloutier
Hôtel du Gouvernement
Québec

Mademoiselle,

Depuis ma démission forcée du 31 janvier 1950 et le début de mon exil loin de mon bien-aimé diocèse de Montréal et de ses fidèles ouailles, loin très loin de ma très chère province de Québec, je n'ai pas été un seul jour sans vouer aux gémonies le Chef de l'Union nationale et premier ministre du Québec. Dois-je m'en repentir?

Quand on m'eut annoncé sa mort survenue, m'a t-on dit, le 7 septembre dernier dans ce beau pays de Schefferville, vous ne pouvez vous imaginer, -à la pensée que j'allais lui survivre- avec quelle joie profonde j'ai appris la nouvelle de la bouche pieuse de la jeune religieuse qui me sert. De crainte de la scandaliser, elle qui me souffla la nouvelle à l'oreille avec des larmes dans les yeux, j'ai dû vivement détourner la tête afin qu'elle ne puisse apercevoir dans les miens des étincelles de joie et deviner sur mes lèvres un sourire qui ne cessait de grandir. Quel bonheur! Mort, il était! me disais-je. Enfin! soupirais-je. Dieu est justice! Et du fond de mon exil, moi qui vis encore, je devrais dire, moi qui survis et pour combien de temps encore, avant que la Divine Providence ne me rappelle à elle, pour quelques mois peut-être, car mon état de santé ne cesse de se détériorer, je me sens, oh! veuillez me pardonner cet écart à la charité chrétienne, tout ragaillardi. J'avoue ne pas m'être senti aussi bien depuis des lustres! J'ai même surpris nombre de religieuses en déjeunant ce matin avec un fort bel appétit. Je sais que les sentiments que je manifeste aujourdhui à l'égard d'un homme que vous avez toujours servi avec foi et abnégation n'auront pas l'heur de vous plaire. À ses côtés, et dans l'ombre, vous n'avez eu de cesse de remplir le rôle dévolu à la religieuse auprès de son pasteur. Mais je pense que vous serez en mesure de les comprendre bien que ces sentiments soient indignes d'un grand serviteur de l'Église catholique et romaine et vous prie, pour cette raison, de me pardonner et de tenir secrète cette correspondance. Si j'ai voulu vous écrire, c'est pour vous offrir mes plus sincères condoléances car je ne suis pas sans savoir que votre chagrin aujourd'hui doit être encore immense. Et j'ai quand même appris à vous connaître au milieu de ces affrontements et combats que force me fût de livrer à un M. Duplessis aux attitudes de par trop dictatoriales. Je me fais un honneur d'avoir été l'un des rares prélats québécois qui refusât de «manger dans sa main». Je n'aurais pu m'empêcher d'y vomir.

J'ai tenté d'attirer plus d'une fois l'attention de Dieu sur les agissements impardonnables de M. Duplessis, nouveau chef de l'opposition à Québec. Dans les jours qui ont suivi ma nomination du 18 mai 1940, je fus informé par des amis libéraux des frasques de l'ancien premier ministre, de sa propension à boire de l'alcool et, pire, à attirer dans sa chambre du Château Frontenac des femmes de mauvaise vie. Cela lui aura fait perdre auprès du clergé, des intellectuels, des milieux de la politique, de la finance et du commerce bien des fidèles supporters. Sa défaite cuisante de 1939 aux mains de M. Godbout l'aura fait réfléchir, mais il maintint pendant trois longues années encore les mêmes attitudes cavalières et répréhensibles. J'avoue qu'alors je l'ai cru à jamais mort sur le plan politique. Hélas! aux élections de 1944, comme notre Seigneur Jésus-Christ, il ressuscita d'entre les morts et ce, pour mon plus grand malheur. Et que dire de sa fausse dévotion pour mon saint patron qui n'a cessé d'être pour moi un affront, mercredi après mercredi.

Que je me sois retrouvé plus tard, lors de la grève de l'amiante à Asbestos, contre lui et son gouvernement mais aux côtés de la classe ouvrière victime d'une conspiration qui voulait son écrasement -ce sont là les paroles mêmes que je prononçai il y a dix ans lors de mon allocution du premier mai 1949 en l'église Notre-Dame et auxquelles je demeure fidèle aujourd'hui- était juste mais eut pour effet de mécontenter au plus haut point le petit dictateur qui nous gouvernait. Que les représentants les plus haut placés de ma propre Église m'aient eux-mêmes trahi dans les circonstances, je ne puis le nier. Je n'ai plus qu'un seul souhait: qu'il puisse apprendre dans l'au-delà, là où Dieu l'a placé, un jour ou l'autre, que le hautain mépris qu'il me vouait n'avait d'égal que la froide indifférence que je lui portais. Qui sait, peut-être aurez-vous auprès de lui un dernier pouvoir, vous qui, dit-on, en eûtes beaucoup: celui de lui faire parvenir la correspondance que je vous livre aujourd'hui à l'abri des oreilles indiscrètes des historiens ou de ceux qui, tels M. Robert Rumilly, se prennent pour tels. J'ai toujours refusé de répondre aux questions qui me furent et me sont encore posées au sujet de ma démission forcée. Encore récemment, j'ai accepté à contrecoeur de recevoir un ancien ministre de M. Duplessis que l'on poussa en son temps sur une voie d'évitement. Ô comble d'ironie, F.-J. Leduc était ministre de la voirie! -mais refusé en sa présence de mettre qui que ce soit en cause. J'avais mes raisons. À l'une de ses questions insistantes sur le sort que m'aurait réservé le premier ministre, je me suis contenté de lever et d'étendre les mains en croix tout en disant: «Seigneur, venez me chercher, je suis prêt. J'ai été victime d'une grande injustice.»

Mais je ne doute pas qu'après ma mort certains intellectuels ou journalistes sauront démêler les écheveaux de ce que l'on appellera peut-être avec justesse: l'affaire Charbonneau. Si vous le jugez bon, mais après ma mort qui ne saurait tarder, je consens à ce que vous fassiez alors connaître à qui de droit, et en temps et lieu, les sentiments qui m'habitaient ce jour-là. Sur ce, je vous bénis et vous prie de croire, chère Mademoiselle Cloutier, à mes sentiments paternels. Tout respectueusement dévoué en N.S.,

Joseph Charbonneau
Hôpital des Soeurs de Sainte-Anne
Victoria, C.B.
         
         
        Ndlr: Cette lettre nous parvient sans que nous ayons pu en déterminer l'exacte provenance. Cependant, après en avoir authentifié l'écriture d'une manière irréfutable, nous la transmettons de ce pas à l'ancien premier ministre du Québec, assuré qu'il daignera lui-même répondre à ces accusations que nous ne saurions trop appeler les élucubrations d'un homme que l'on savait, au moment de la rédaction de cette lettre, gravement atteint par la maladie.

 

       
         

Maurice Duplessis

      Monseigneur,

C'est en demandant à Votre Excellence de me bénir que je réponds à Sa lettre toute récente. Monsieur Duplessis est parti à Shefferville en inspection et il ne rentrera que la semaine prochaine. Je n'ai pas le temps, et encore moins l'autorité pour y répondre aussi complètement qu'elle le mérite, mais j'aimerais Vous dire ceci: monsieur Duplessis n'a rien à voir avec Votre transfert à Victoria.

Vous Vous souviendrez que Mgr Gauthier avait porté le fardeau de 1921 à 1939 quand ce pauvre Mgr Bruchési a été malade à cause de la conscription des séminaristes en 1917. Il avait le titre d'archevêque à Montréal, mais pas de Montréal car la maladie de Mgr Bruchési ne lui laissait même pas le loisir de démissionner avec toute sa tête. Avec Vous comme successeur, pas de danger car votre loyauté pour l'Angleterre était bien connue. Vous Vous souviendrez qu'on ne Vous a pas accueilli avec des hourras à l'archevêché. Vous n'avez rien fait pour aider Votre cause. Vous avez pactisé avec les Anglais et les protestants, et même les Juifs. Vous avez parlé d'instruction bilingue. Pourquoi pas de religion bilingue? Moitié catholique, moitié protestante. Mais le pire, c'est que Vous avez mis le diocèse dans le trou. Vous Vous êtes chicané avec TOUS les évêques de la Province. À Rome, Vous ne vouliez pas faire Votre cour.

Monsieur Duplessis en a enduré des accusations malveillantes, mais celle qu'il aurait été derrière Votre transfert est la pire. Le Saint-Père ne déplace pas les successeurs des Apôtres pour plaire aux politiciens. Vous aurez aussi remarqué que Votre successeur, le Cardinal Léger, n'a pas beaucoup mangé dans la main du Premier Ministre. Il était notoire que le Chapeau revenait à monseigneur Roy en 1953. C'est ce que souhaitait monsieur Duplessis. Rome a vu ça autrement. À Votre place, je poserais certaines questions à Mère Pasqualina, pendant qu'elle est encore vivante. Souvenez-Vous qu'en 1941 la rumeur de la nomination de Son Éminence comme auxilliaire à Montréal avait déjà circulé, rumeur qui venait... d'Ottawa !

Vous connaissez l'influence de Mgr Courchesne. Je n'en dirai pas plus. Dans les romans policiers, que je ne lis pas car je n'ai pas le temps et la plupart sont d'une moralité douteuse, voire délétère, on demande toujours: à qui profite le crime. Qui a enquêté sur Votre cas? Qui vous a remplacé? La même personne, qui a ravi le chapeau rouge à Mgr Roy en 1953. Quel scandale! Le Primat de l'Église canadienne se voit ravir la pourpre cardinalice par un autre archevêque! Qui est derrière ça? Comme on dit, cherchez la femme. Une certaine religieuse qui servait feu Sa Sainteté Pie X!! Et qui aimait beaucoup un jeune prélat canadien particulièrement ambitieux et habile.

Faites attention à Votre santé, Monseigneur, car on se fait tous vieux. C'est épouvantable comme monsieur Duplessis en a perdu. Ne laissez pas la rancune remplir un coeur d'or comme le Vôtre. M. Duplessis a fait une vie de garçon qui a duré bien longtemps, mais grâce à saint Joseph, il a repris le dessus et mené la Province dans le chemin du progrès respectueux de nos valeurs.

Je n'ai pas l'habitude de m'exprimer autant, mais je sais que Votre Excellence traitera mon humble réponse à Sa lettre avec la discrétion du confessionnal.

Je m'agenouille devant Vous, Vous priant de me bénir.

Votre toute dévouée,

Auréa Cloutier (Mlle)