Le Québec veut connaître la vérité
       
       
         
         

chartrandp@hotmail.com

      Mon cher Maurice,

Il ne m'est pas arrivé souvent de te donner du «Maurice» et, encore moins, du «Mon cher». Mais, dans l'au-delà, les années s'écoulant, si lentes comme les grains de sel dans un sablier, on dirait que s'affadissent les caractères et s'amenuisent les conflits. Si je t'écris ce matin, c'est que je n'ai pas eu encore le bonheur: quel euphémisme! - de te croiser sur ma route céleste. À croire que si, de ton vivant, le ciel était bleu et l'enfer rouge, il semble que de l'autre côté du miroir, ce soit le contraire qui soit vrai. Et comme je me morfonds un peu au ciel en compagnie de nombre de mes amis libéraux, il me faut bien m'avouer que tu dois croupir en enfer avec ta petite gang de fidèles supporters. À moins que ce soit le purgatoire où ne coulent que des rivières de feu qui te tienne lieu des Trois-Rivières! Ce qui, tout compte fait, n'est pas si mal. Pour toi comme pour moi.

Si je fus dans toute l'histoire de la législature de la Province de Québec le seul parlementaire qui ait pu se vanter d'avoir forcé un premier ministre à démissionner en son nom et au nom du gouvernement, le peuple de la Province n'a jamais connu les véritables raisons qui ont conduit à mon expulsion du cabinet en juillet 1938, alors que je dirigeais, depuis deux ans, l'important ministère de la voirie et que je venais de mettre en marche un ambitieux plan quinquennal de construction et de rénovation de nos routes, qui visait à combler, en ce domaine, notre énorme retard sur la province voisine, l'Ontario. Durant les mois qui ont suivi ma destitution, à diverses reprises, j'ai tenté sans succès d'en connaître les véritables motifs. Aussi bien en Chambre que dans les pages de mon journal, l'ATTAQUE, j'ai exigé éclaircissements et réparations. En vain. Aujourd'hui, grâce à DIALOGUS qui nous permet un dialogue franc et honnête à travers les sphères, je me dis qu'il serait peut-être temps de faire connaître enfin au peuple du Québec les raisons qui t'ont fait agir à mon égard avec une telle attitude dictatoriale, moi qui n'avais jamais cessé d'être loyal à l'Union nationale et à mon Chef.

J'avais bien cru qu'avec l'annonce des élections du 25 octobre 1939; lesquelles ne m'avaient laissé d'autres choix que de rejoindre les rangs des libéraux de M. Godbout et l'humiliante défaite de l'Union nationale, nous n'entendrions plus parler ni de toi ni de ton parti. Hélas! L'histoire devait en décider autrement. J'ose croire qu'aucun de tes deux mentors, saint Joseph et le bon frère André n'ont eu un rôle dans ton retour à la tête de la Province en 1944, car ni l'un ni l'autre ne semblent avoir réussi à te sauver d'une longue et humiliante éternité en enfer. En 1939, j'ai cru pouvoir enfin laver ma réputation et mon honneur; j'ai dû ronger mon frein, car Godbout ne m'a pas appelé à son cabinet, en même temps que mon ami, Oscar Drouin, lui aussi transfuge de l'UN. J'aurais souhaité qu'il me nommât ministre de la voirie, moi qui fus le premier ingénieur à diriger ce ministère avec une compétence que même mes adversaires politiques m'ont reconnue, -toi-même, sur nombre de tribunes, n'as-tu pas affirmé et clamé que j'étais «le plus compétent des ministres de la voirie depuis la Confédération»; mais il aurait fallu que Godbout prie T.-D. Bouchard d'accepter que je redevienne ministre de la voirie. Ce qui ne se fit pas.

Si je t'écris cette année, c'est que je viens de prendre connaissance des mémoires d'un de nos contemporains et collègues de la Chambre, Hector Laferté, dans lequel un bref passage nous concerne tous les deux. En fait, il s'agit plutôt de notes qu'Hector avait prises en vue d'une publication. Oh! Je t'accorde que le vocabulaire utilisé n'est pas celui du grand parlementaire qu'il fut, mais j'aimerais bien que tu me dises ce que tu en penses. Peut-être l'as-tu déjà lu et en fin renard que tu fus toute ta vie, as-tu déjà trouvé dans l'autre monde une réponse adéquate. Je reproduis à ton intention les lignes exactes contenues dans ce livre: Derrière le trône. Mémoires d'un parlementaire québécois 1936, 1958, publié en 1998 chez Septentrion, au cas où tu n'en aurais pas encore pris connaissance là où tu croupis dans cette lointaine géhenne.

p. 59 : 1938 janv. 4 ... Est-ce que Duplessis n'a pas été sorti des closets du château dans un état dégoûtant? Est-ce qu'il ne s'est pas battu au Château avec son Sec. Plouffe à propos d'une femme? Est-ce qu'il n'a pas [jeté] Plouffe dehors, lui disant de se chercher une place dans la bâtisse aussi loin de lui que possible, qu'il ne voulait pas le voir? Est-ce qu'il ne s'est pas mis dans un état épouvantable à Shawinigan (voir les journaux de l'époque)? Est-ce qu'il ne s'est pas fait frapper au point d'en porter des marques et ce, au Château, par son Ministre Leduc qui est cependant resté dans son cabinet? etc., etc. [...]

Évidemment, tu me diras que Laferté n'était pas ce qu'on peut appeler un de tes amis intimes ni de l'Union nationale, mais il savait des choses, n'est-ce pas mon Maurice? Ce coup de poing l'aurais-tu oublié, toi qui te perdais si souvent dans les brumes de l'alcool à l'époque? Je crois qu'en 1938, tu ne l'avais pas encore oublié et que tu t'étais juré de me perdre. Ne serait-ce pas ce coup de poing entre autres qui m'aurait valu cette humiliante destitution dont aucun historien n'a pu trouver les causes exactes? Je ne doute pas que ta réponse, malgré la distance qui nous sépare encore, puisse me parvenir jusqu'au paradis. Je la lirai, sois assuré, avec un doux sourire au coin des lèvres. Un coin du voile sera peut-être enfin levé en ce qui nous concerne tous les deux.

Humblement
François-J. Leduc, ingénieur,
Ex-député du comté de Laval de 1935 à 1948,
Ministre dans le premier cabinet Duplessis de 1936 à 1938,
Vice-président du «Tariff Board» de 1948 à 1958.

 

       
         

Maurice Duplessis

      Mon cher François,

Si tu ne m'as pas vu au Ciel, ce n'est pas parce que je suis aux Enfers, mais bien parce que la Divine Providence n'a pas encore jugé bon de mettre fin à ma tâche terrestre. Je Lui fais entièrement confiance en ce qui a trait à l'endroit où Elle voudra bien m'envoyer après ma mort, qui finira bien par arriver.

Tu sais bien, mon cher François, que jusqu'en 1942, j'ai bu plus que ma part de gin. Je compense maintenant en buvant du jus d'orange. Quant aux niaiseries que j'ai pu faire ou dire alors que j'étais en boisson, et bien que le premier qui n'a jamais levé le coude me lance la première pierre. Ce ne sera ni toi, ni Godbout, j'en suis sûr.

Venons-en aux faits: si j'ai gardé le silence sur les circonstances de ton renvoi du cabinet, c'est pour te permettre de gagner ta vie ailleurs. Comme tu insistes, je vais y aller directement, comme j'ai l'habitude de faire. Je t'ai congédié non pas à cause de tes airs fendants, de ton amour de la publicité, de ton absence de sens politique avec les entrepreneurs, mais à cause d'abord de tes intérêts dans des entreprises recevant des contrats du Gouvernement de la Province, et ensuite de tes manigances avec Oscar Drouin pour me mettre de côté. Je sais tout ça mon François. Parce que je suis très bien renseigné.

Je t'accorde deux mérites: en refusant de démissionner, tu m'as fait penser à faire signer une lettre de démission avec la date en blanc à tous mes futurs ministres, et tu m'as fait avoir recours à la démission en bloc du Ministère afin que tu partes toi aussi. Tu aurais dû voir l'air d'Ésioff Patenaude, le lieutenant-gouverneur, quand je suis allé le voir pour présenter ma démission, et par voie de conséquence celle de tout le cabinet comme le veut la tradition britannique. Il l'a acceptée, et lorsqu'il m'a demandé si j'avais une suggestion à lui offrir comme successeur, je lui ai dit; «Bien, le meilleur, c'est encore moi !» Il est mort de rire quand je lui ai tout expliqué. Il était du genre un peu pincé, mais il a quand même pris un verre avec moi. Comme ancien chef du parti conservateur provincial, il ne pouvait pas ne pas remarquer la finesse du geste.

J'espère que tu ne t'ennuies pas trop au Ciel. Salue donc le père Taschereau pour moi, si tu le vois! Pis mon ami Adélard, que les Rouges ont bien maltraité après 1948.

Sans rancune,

Maurice