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Cher Alexandre,
Nous sommes des élèves du collège saint-Bruno.
Nous voudrions savoir combien de romans vous avez écrit. Ils
sont nombreux: vous considérez-vous comme un grand
écrivain? Nous sommes au courant de l’infidélité
de votre femme et de votre divorce. En avez-vous souffert? Est-ce que
vous en avez voulu à votre meilleur ami d’avoir
été l’amant de votre femme? En dehors de Florence en
Italie, où avez-vous vécu?
À bientôt,
Lorine et Mélina
Mes chères enfants,
Souffrez que je commence par vous remercier de l’intérêt
que vous me portez.
Concernant le nombre de mes romans, je vais peut-être vous
décevoir un peu en vous disant que je l’ignore moi-même.
La dernière fois que j’en ai fait le compte, mon œuvre
s’élevait à environ trois cents volumes, tous genres
confondus. Mais je vous promets qu'au soir de ma vie, quand j’aurai
bouclé ma dite œuvre, je vous en ferai un inventaire
précis et définitif. Cependant, quel que soit le chiffre
auquel monterait cet inventaire, je ne pense pas que ce soit au
poète d'évaluer sa grandeur. L’une des raisons de cette
assertion est que certains poètes grandissent après la
vie alors que d’autres se perdent dans le temps pendant qu’une
dernière partie descend dans la tombe avec tous ses travaux. Je
me souviens, mes filles, que Corneille écrivait quelques vers
à Ariste pour revendiquer la légitimité de son
influence dans le Parnasse. Et bien, pour ma part, je ne pense pas
être un grand poète, mais je me place sous la main du
grand Corneille et pense sans orgueil pouvoir emprunter ces vers qui
sont tombés de sa plume:
«Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
Par leur seule beauté ma plume est estimée:
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,
Et pense toutefois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'égal».
Vous me parlez de mon divorce, de l’infidélité de ma
femme, vous me faites l’honneur de me demander, mes chères
enfants, si j’en ai souffert; mais ma femme m’eût-elle
effectivement trompé avec, comme il se raconte dans le monde,
notre parrain de noces, je crois que j’avais déjà atteint
l’âge où la douleur est aussi passagère que le
plaisir. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se
brise, certaines gens ont eu tant de malheurs qu’ils en deviennent
quasiment insensibles à la douleur. Néanmoins, je me suis
assez exprimé sur ce sujet dans d’autres réponses faites
dans ce courrier, je vous y renvoie si d’aventure vous vouliez en
savoir davantage.
Ma foi, mesdemoiselles, quelle affaire me soumettez-vous là!
Vous faire la liste des endroits où j’ai vécu? Et bien,
je m’y veux bien essayer, mais je vous préviens que ma liste ne
sera pas exhaustive. J’ai vécu en Russie, en Espagne, dans
plusieurs villes d’Italie (notamment lorsque j’accompagnai Garibaldi
dans sa course libératrice), en Belgique, en Suisse, dans
quelques provinces d’Allemagne...
J’ai l’honneur d’être, Lorine, Mélina, votre très
humble et très fidèle,
Alex. Dumas.
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