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Bonjour Maître,
J'ai dévoré les «Mémoires d'un
médecin», de «Joseph Balsamo» à
«La comtesse de Charny», avec délectation. Je
voudrais pouvoir oublier cette lecture rien que pour la recommencer. Je
n'ai que deux regrets au sujet des personnages: c'est que le criminel
Gilbert s'en sorte si bien alors que la malheureuse Andrée a
connu tous les malheurs qu'on puisse connaître dans une vie; elle
aurait pourtant mérité une destinée un peu plus
heureuse.
Merci monsieur Dumas pour toutes vos merveilleuses œuvres!
Mon cher René,
Vous n’imaginerez jamais le plaisir que j’ai éprouvé
à vous lire! Et je crois que vous venez de me rendre le plaisir
que je parais vous avoir donné. Nous voilà quittes!
Cependant, croyez-vous vraiment que Gilbert mérite ce nom de
criminel? Pour ma part, je n’en ai pas la certitude. Certes, il a
commis une infamie en violant Andrée de Taverney, une sainte,
qui n’eut jamais de tort, ni envers lui ni envers personne d'autre; il
lui a volé l’enfant peu après sa venue au monde et a
privé la mère de la seule consolation qu’il lui restait.
Mais il me semble bien que, à son retour d’Amérique, il
ait tout fait pour laver ses fautes, et que Dieu, qui a l’air plus
indulgent que vous, semble les lui avoir pardonnées. Et il me
semble encore qu’Andrée n’ait pas été tuée,
puisqu’elle avait en main tous les moyens de sortir indemne de la
Conciergerie. Elle n’a pas été tuée, dis-je, elle
s’est fait tuer et, pour ainsi dire, malgré ses bourreaux. Et on
peut voir sa mort comme elle-même la conçut,
c’est-à-dire le passage à une vie plus heureuse où
elle allait retrouver son cher mari.
Je reste et demeure, mon cher René, votre débiteur et
votre serviteur,
Alex. Dumas.
Cher monsieur Dumas,
Il est certainement vrai que Dieu a pardonné si Gilbert a
éprouvé des remords et demandé pardon, mais je ne
suis qu'un homme et j'ai moins de clémence; j'estime que Gilbert
aurait dû être puni pour ses actes odieux. J'ai bien
compris aussi, en vous lisant, que c'est Andrée elle-même
qui a souhaité mourir, désespérée qu'elle
était par la mort de son bien-aimé. N'y voyez aucune
mauvaise critique de ma part. Le roman est parfait tel qu'il est
écrit: on a l'impression d'y être!
Certes, ces personnages sont fictifs, même s'ils apparaissent
dans une histoire qui est l'Histoire de France. Mais comme tout
être qui a un peu de compassion, on peut cependant regretter le
destin tragique des frères Charny. J'aurais aimé
qu'Olivier puisse au moins échapper à cette
«hécatombe». Ç'aurait été une
fin heureuse pour Andrée, dans cette tourmente de la
Révolution où tant de massacres ont eu lieu.
J'aime toutes vos œuvres; vous êtes, monsieur, absolument
incomparable.
Je vous salue bien bas.
René.
Cher et grand poète,
J'ai bien vu que vous m'aviez fait l'honneur de répondre
à ma lettre sur «Les mémoires d'un
médecin» et je vous en remercie.
Vous me dites que Dieu est plus indulgent que moi concernant Gilbert,
mais si Dieu est Amour et qu'il pardonne, encore faudrait-il que le
coupable ait éprouvé des regrets; rien ne le
démontre dans votre livre. Certes, Gilbert s'est formé
lui-même et a inculqué une bonne éducation à
son fils, ce qui est louable. Mais voulait-il que Sébastien
puisse lui parler de sa mère? Non. Le lui a-t-il rendu? Non.
Pour le reste de votre œuvre, Monsieur Dumas, tout me plaît. Vous
savez nous offrir des moments d'émotion, de compassion,
même envers des personnages fictifs.
Et parfois vous nous faites rire. Je ne prendrai que deux exemples:
celui où Porthos «massacre» le nom de Molière
en le transformant en Volière ou bien celui de Poquelin en
Poquenard. Ne ressembleriez-vous pas d'ailleurs au plus sympathique des
mousquetaires?
Et cet autre exemple où l'avoué que vous consultiez avant
d'écrire «Les compagnons de Jéhu», vous
demandait si vous alliez écrire le roman vous-même! Votre
réplique: «Eh! oui, monsieur, j'avais fait faire le
dernier à mon valet de chambre mais le drôle a eu
tellement de succès qu'il demandait des gages exhorbitants; j'ai
dû m'en séparer ...» m'a fait pleurer de rire.
Je reste, Monsieur Dumas, votre admirateur passionné.
René.
Mon cher René,
Vous me faites remarquer que Gilbert ne voulut pas que Sébastien
lui parlât d’Andrée, sa mère: c’est trop juste;
qu’il n’eût jamais, du moins dans l’apparence, l’intention de le
lui rendre, c’est trop juste encore. Mais si ce dernier geste est
effectivement une preuve d’égoïsme de sa part, je crois que
le fait qu’il n’ait pas voulu que Sébastien lui parlât de
sa mère est une sorte d’aveu, de reconnaissance de ses fautes.
Vous m’objecterez sans doute qu’il est bien louable de pleurer
secrètement ses erreurs mais qu’il serait encore plus
bénéfique d’essayer de les réparer; et à
cette objection, je n’ai plus qu’à reconnaître l’orgueil
déplacé de Gilbert, qui est non seulement de la
lâcheté mais aussi du mépris et de l’insulte.
Toutefois, je crois qu’il a quand même montré qu’il
regrettait son attitude, par le fait que, lorsqu’il s’est rendu chez
Andrée dans le but de lui demander Sébastien,
après le six octobre, il s’est comporté, sinon
respectueusement, du moins humainement à son égard. Le
fait qu’il lui ait envoyé des nouvelles de l’enfant qu’il venait
de récupérer chez Marat me semble une preuve de sa prise
de conscience. Enfin, il a tout de même reconnu qu’il
était la source de tous les malheurs de la comtesse. C’est dit,
je crois, au chapitre treize... Et n’oublions pas que, jusqu’au bout,
il a essayé de la soustraire aux pics des septembriseurs, ce
qu’elle a refusé.
Je vous remercie à nouveau, mon cher, de l’intérêt
que vous manifestez à mon œuvre et qui fait que, aujourd’hui
comme demain, je suis,
Votre très humble et très obligé,
Alex. Dumas
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