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Cher Alexandre,
Je m'appelle Monique et je suis lituanienne. J'ai quinze ans, j'aime
vous lire et je souhaiterais vous poser quelques questions: avez-vous
toujours voulu être écrivain? Vos livres sont très
philosophiques: comment choisissez-vous les sujets de vos romans? Quel
est pour vous le livre le plus précieux? Quel a
été votre idéal? Quels sont les livres que vous
aimez lire?
Merci,
Monique
Braconnier, chasseur, clerc de notaire, j’ai voulu être
tout, chère Monique; tout, à condition d’être
préservé de la faim et du froid. Mais il y avait, dans
tout cela, une lutte où s'opposaient ma volonté, celle de
ma mère et celle de Dieu. La mienne, je l’ai dit, c’était
la chasse; celle de ma mère, que j’embrasse la condition
ecclésiastique; celle de Dieu, enfin, qui, comme toujours, a
fini par s’imposer, l’écriture. Car, s’il y eût jamais
existence qui eût dû s’écouler loin de la
littérature et du théâtre, ce fut bien la mienne!
Mais des vers d’Auguste Lafarge, que j’avais lus et admirés,
avaient jeté en moi des germes, des rêves de
poésie. Plus tard, je rencontrai Adolphe de Leuven, et nous
commençâmes à écrire des pièces de
théâtre. Je vins alors à Paris pour tenter de faire
jouer nos pièces qui, je le confesse, contenaient d’avantage
d’innocence que de génie. Enfin, je rencontrai Charles Nodier
qui, par ses conseils avisés et paternels, m’aida à
trouver ma voie.
Vous me demandâtes ensuite, mon enfant, comment je choisis les
sujets de mes livres; et bien, je les trouve un peu partout. Je puisai
l’idée des «Trois mousquetaires» lors de recherches
que je fis en vue d'écrire une vie de Louis XIV; celle du
«Comte de Monte-Cristo», alors que j’errais sur une
île déserte et sous la tempête avec le neveu de
Napoléon Ier. Ainsi me viennent généralement les
thèmes que je traite.
Pour ce qui est de mon livre le plus précieux, peut-être
en reconnaissance de ce que celui-ci m’a apporté, je crois qu’il
s’agit encore des «Mémoires de monsieur le comte de La
Fère, concernant quelques-uns des évènements qui
se passèrent en France vers la fin du règne du roi Louis
XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV». J’ai,
d’autre part, une inclination assez vive pour les récits de
voyage, les livres de cuisine, la poésie...
Lorsque vous évoquez mon idéal, je présume que
vous voulez parler de ceux qui m’ont inspiré, mes
modèles. Ces derniers sont autant Schiller que Shakespeare,
Goethe, Racine, Richardson, Corneille, lord Byron et j’en passe. Mais
l’école romantique, à laquelle j’appartiens, tout en
s’inspirant des grands génies de l’art, tout en les traitant
avec la vénération qui leur est due, se propose de donner
vie à un nouveau modèle, de donner cours à une
nouvelle conception de l’art.
Vous remerciant de l’intérêt que vous témoignez
à mon œuvre et vous encourageant dans celui que vous portez
à la littérature en général, je vous
adresse, mon enfant, un salut paternel.
Alex. Dumas.
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