Aletheia
écrit à

   


Dracula

     
   

Suite et élargissement de la conversation

    Obscur érudit,

Je ne puis que débuter cette nouvelle correspondance par l'expression de l'enthousiasme infini procuré par votre réponse. En effet, quelle ne fut pas mon extase à la lecture d'une lettre intelligemment construite usant d'un langage dont je me délecte encore, ainsi que d'arguments pointus et pertinents!

Sans doute votre passé humain et la nécessité d'analyser les bêtes étranges que nous sommes afin de posséder plus rapidement vos futures victimes vous ont-ils permis cette connaissance minutieuse de l'homme. Je vous rejoins ainsi entièrement concernant la peur paralysante que la mort entraîne au lieu d'en faire une force motrice. Nietzsche la dénonce dans nombre de ses oeuvres comme en témoigne la phrase suivante:« La perspective certaine de la mort pourrait mêler à la vie une goutte délicieuse et parfumée d'insouciance -mais, âmes bizarres d'apothicaires, vous avez fait de cette goutte un poison infect, qui rend répugnante la vie toute entière». L'humain a en effet ce défaut de vivre dans un à-venir, dans le temps du «plus tard», du «prochainement » ou encore dans un temps de passé mélancolique, alors que la vie se situe dans l'instant présent; le seul moment que l'homme possède est son présent et il s'acharne à l'annihiler en projections passéistes ou en ajournant l'immersion dans ses projets, sa force d'existence. En réalité, l'humain est un être pour le néant, un être pour la mort puisque le retour en arrière renvoie à un état de non-existence, d'avant naissance et le délai repoussant sans cesse sa réalisation d'être le conduit jusqu'à l'heure de sa mort. Ce phénomène vient également des diverses religions qui conditionnèrent l'homme dans une optique d'au-delà prometteur acheté au prix d'une vie de repentir, de souffrances, de privations et de frustrations. Ainsi, chacun a mené sa vie de façon à s'assurer une mort salutaire. Cet endoctrinement reste ancré au plus profond de la mentalité de l'homme dans son développement le plus commun.

Or, cette perception, cette inaction provient justement du manque de développement spirituel de l'être humain qui, comme je vous l'écrivais précédemment, préfère se vautrer dans les préceptes, les préjugés et les dogmes pré mâchés de ses ancêtres sans jamais remettre en cause l'enseignement délivré tel un gavage de l'esprit, sans jamais chercher à critiquer l'opinion majoritaire, sans jamais s'interroger sur ses idéaux, ses buts, ses lieux communs. Et là se situe pourtant l'ultime élévation intellectuelle, dans cette capacité d'auto-réflexion, dans la quête de l'élévation des sens. Rimbaud l'a parfaitement résumé en écrivant «il faut se faire voyant»: il faut en effet aiguiser sa vue pour percer les arcanes de l'univers, pour pénétrer l'occulte et surpasser le vernis médiocre des conventions et le voile de la nature. Or, pour cela, comme vous le disiez, le temps peut être nécessaire mais un homme n'ayant pas conscience de ses capacités et de son rôle d'être humain, de son aveuglement, demeurerait les yeux de l'âme bandés même s'il avait à sa disposition l'éternité. En revanche un homme éclairé parviendra à une puissance considérable s'il use de son esprit en comprenant l'échéance de son existence comme une dynamique lui permettant de s'accomplir. Aussi, il n'est pas impossible qu'afin d'accomplir son ascension, l'esprit puisse voyager dans l'éther à travers plusieurs vies jusqu'à son accomplissement total, à savoir l'accès au divin. L'homme devenant son propre Dieu.

Il me paraît nécessaire de préciser cependant ma définition de Dieu qui s'avère bien éloignée des conceptions religieuses courantes. En effet, ma vision de Dieu est une conception plutôt ésotérique. Le divin est la fusion ultime de tous les contraires. Ainsi, Dieu unit en son sein le bien et le mal, la féminité et la virilité, tous les éléments: eau, air, feu, terre. Ce divin existant donc en chacun de nous et enserrant en lui chacun de nous, ce Dieu est l'accomplissement ultime, l'atteinte de l'équilibre parfait; il saisit tous les degrés de compréhension et d'appréhension de l'univers, il possède toutes les forces opposées, il est l'expérience totale. Ce n'est pas un juge, il n'impose aucun rite, aucune pénitence, aucune prière, il est pur esprit. L'unique moyen de l'honorer est de viser à atteindre son équilibre en élevant sans cesse les facultés de son intellect. Ainsi, vous même, pénétrant correspondant, êtes une partie de ce divin en incarnant la face sombre de toutes créatures ainsi qu'une certaine faculté intuitive qui perçoit les profondeurs du psychisme des êtres ainsi que les mouvances secrètes de la nature. Le comte Dracula, partie intégrante du divin selon ma définition, qui l'eût cru?

En vous témoignant ma plus sincère gratitude d'avoir apaiser ma soif d'échanges sagaces embrassant des considérations quelque peu aiguisées, veuillez mordre à pleines dents l'aura sanguine de mon estime ardente.

Littérairement votre,

Aletheia


Chère Aletheia,

De nombreuses contraintes nous ont fort longtemps éloignés l’un de l’autre! Qu’importe, nous pouvons de nouveau reprendre notre conversation tout à loisir, sans nous préoccuper du temps qui passe, de ce temps qui est au cœur de nos échanges.

Je vous trouve, très chère, bien dure envers vos semblables. Certes, je comprends et j’approuve entièrement votre colère. Oui! Qu’elle est détestable, cette paresse intellectuelle dans laquelle nombre d’êtres aiment à se vautrer! Oui! Que de mépris devons-nous éprouver pour ces créatures indignes! Cependant, je me permettrais de vous faire part de mes réserves à propos de l’appréhension du temps. Vous dites que les mortels ne vivent que dans le passé ou dans le futur, alors que le présent est le seul temps qui soit leur. Il me semble reconnaître, dans vos propos, ceux de Pascal, pour qui l’homme s’évertuait à oublier le néant qui le caractérisait. Lui aussi regrettait que l’homme ne vive pas dans le présent. Mais oubliez-vous Saint-Augustin? Je respecte profondément l’œuvre de Pascal mais, je crois, comme l’Algérien, que le présent n’existe pas! Vous vous référez également à Nietzsche, que vous me pardonnerez, j’espère, de connaître fort mal: il est mon contemporain, voyez-vous, et il m’est difficile, dans mon château si éloigné de la civilisation, de me procurer ses œuvres! Il me semble, cependant, qu’il considère le temps de manière cyclique, à la manière des philosophes de l’Antiquité! Pouvez-vous avoir la gentillesse de me faire part de vos connaissances de l’œuvre de ce grand homme et, ainsi, satisfaire quelque peu mon insatiable curiosité?

Par ailleurs, j’entends fort bien la conception que vous avez de la divinité. Mais je sais, moi, que Dieu est tel que les chrétiens le conçoivent. Si cela n’était pas, je n’existerais pas moi-même, vous comprenez!

Au plaisir de vous lire et de poursuivre ce succulent débat.

Sanguinement vôtre,

Dracula