Nout
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Dracula

     
   

Mahmoud Pacha et les Szeklers 

    Je te présente mes respects, Voïvode,

Tu le vois, j'ai choisi de m'adresser à toi en utilisant un titre que tu ne portes plus aujourd'hui, mais ce que tu as été détermine aussi ce que tu es. Et, pour tout te dire, si j'ai à l'esprit des questions sur l'existence que tu mènes actuellement, j'en ai aussi sur ton passé de vivant.

On t'a beaucoup reproché la cruauté dont tu as fait preuve lorsque tu combattais la Porte Ottomane mais -corrige moi si je me trompe- il me semble que c'est auprès de tes ennemis, lors de ta captivité, que tu as appris un certain nombre de sévices. Je ne m'appesantirai pas sur ce point: étudier le terrible stratège que tu as été est bien plus intéressant. Le récit de l'attaque que tu menas de nuit contre Mahmoud Pacha m'intéresserait particulièrement. Rares étaient les chefs de guerre qui faisaient preuve d'une telle audace et avaient l'idée d'utiliser les ténèbres pour favoriser leur offensive... les ténèbres... déjà!

Concernant ta non-vie, je ne vais pas te poser de question sur tes habitudes alimentaires ou tes "non-amours" sulfureuses -pas encore- mais j'aimerais que tu me parles d'un peuple (clan?) qui t'est resté fidèle dans la non-mort: les Szeklers. Je crois savoir que c'est un peuple nomade de Transylvanie, bien que ce ne soit pas leur pays d'origine. J'aimerais connaître votre histoire commune, ce qui vous a rapprochés et ce que vous vous apportez.

Je pense que ces deux thèmes de réflexion suffiront: je ne voudrais pas abuser de tes nuits et je te salue donc respectueusement,

Nout


Cher Nout,

Tu as formidablement bien cerné mon talon d’Achille! Je pourrais te parler de mes victoires passées des nuits entières! Je te sais gré de ne pas t’appesantir sur cette terrible période durant laquelle je suis demeuré aux mains des Turcs; mon frère et moi avons alors souffert des sévices innommables! Ces fieffés coquins pensaient ainsi m’asservir; au contraire! Durant toutes ces années où j’ai été forcé de courber l’échine, j’ai entendu, observé, réfléchi, et longuement planifié ma vengeance! Oui, j’ai été cruel, mais je n’ai moi-même jamais connu que la cruauté -oui, j’ai été cruel, mais j’ai vaincu! J’ai vaincu!

Au sujet de mon attaque à l’encontre de l’immonde grand Vizir Mahmoud Pacha, sache qu’il s’agit d’une des victoires dont je suis le plus fier. Il me fallait faire preuve d’audace et de ruse: j’avais sous mes ordres beaucoup moins d’hommes que lui! Je me retirai puis attaquai par surprise, brièvement; je réitérai cette opération plusieurs fois. Quand ma tactique fut connue de mes ennemis, je décidai de les attaquer la nuit des 16 et 17 juin 1462, nuit à laquelle tu fais allusion. Ce fut une bataille admirable. Les Turcs pensaient m’avoir cerné et dormaient paisiblement, trop sûrs d’eux. Le camp de Mahmoud Pacha n’était presque pas gardé ! Mes hommes et moi approchâmes l’endroit où ils se trouvaient avec discrétion, à la manière des grands félins; les chevaux de mes hommes piaffaient d’impatience! puis, quand j’en donnai l’ordre, ils bondirent vers le camp avec une formidable énergie. Les tentes flambaient, les têtes endormies des Turcs roulaient dans la terre rouge! Cette bataille nous permit d’affaiblir encore l’ennemi, en nombre mais surtout psychologiquement. Elle fut décisive quant à la victoire finale contre le Sultan Mehmet II. C’est que le sang d’Attila, qui coule dans nos veines, nous donne, à nous Szeklers, la volonté et la force nécessaires pour repousser quiconque ose nous tenir tête!

Mais sans y prendre garde, j’ai déjà commencé à répondre au second thème que tu souhaitais aborder. Oui, je suis un Szekler - on dit également «Sicule ». Les Székelyek sont une partie de la minorité Magyar, laquelle est composée de nombreux tsiganes; ils ne forment pas un clan, mais une ethnie, laquelle n’est pas à proprement parler nomade… Sont-ce ces renseignements que tu souhaitais obtenir?

Respectueusement,

Dracula


Cher Voïvode,

L'Occident avait beau jeu de te traiter de démon et de se régaler des récits de tes «atrocités». Sans le rempart que tu représentais, les Turcs auraient déferlé sur eux. Quant à moi, je suis persuadée que l'impact psychologique était vital pour abattre les troupes de Mahmoud Pacha. Comme tu le précises, le passage des attaques éclair à une attaque nocturne terrifiante a eu son effet. Surprendre, effrayer, déstabiliser... Raconte-moi tes batailles tant qu'il te plaira, je ne m'en lasserai pas. Peut-être parlerons-nous également de tes Boyards la prochaine fois.

Ainsi tu es bien Szekler, et le sang d'Attila coule dans tes veines. Ne te formalise pas, mais je trouve que ce sang ne s'est malheureusement pas manifesté chez Radu.

Je te remercie de tes précisions sur ton ethnie, mais je suis curieuse et une question en entraîne une autre. Lorsque tu es devenu un vampire, un non-mort, des Szeklers ont continué à te servir. Ton état ne les effrayait donc pas? Votre appartenance à la même ethnie leur assurait-elle l'immunité?

Respectueusement,

Nout


Cher Nout,

C’est avec raison que tu soulignes l’impact psychologique sur mes victoires passées. C’est sur ce point que j’ai bâti ma défense et c’est pour cela que j’ai choisi d’empaler les cadavres de mes ennemis. Les Turcs étaient capables de toutes les atrocités et il me fallait aller plus loin qu’eux dans l’horreur… et dans le sacrilège, puisque les musulmans attachent une importance suprême au respect des corps. Actuellement, les guerres sont plus propres, les négociations se font sagement autour de tables rondes; il faut se remettre dans le contexte qui était le mien au moment où je guerroyais pour comprendre pourquoi j’ai été obligé de commettre les atrocités dont je me suis rendu coupable.

Pourquoi me formaliserais-je à propos d’une remarque à l’encontre de mon perfide frère? Ne m’a-t-il pas trahi? Et puis je suis d’accord avec toi: il n’est pas digne de ma lignée. Les tortures qu’il a subies dans son enfance l’ont affaibli psychologiquement et j’ai toujours eu du mal à le considérer comme mon aîné; mais nous n’avons pas la même mère et la fierté des Székelyek n’a trouvé aucun écho en lui.

Pour changer de sujet, je tiens à préciser que tous les Székelyek ne me servent pas et qu’à plus d’un j’ai imposé mon baiser; seule une partie d’entre eux m’est restée fidèle: les Tsiganes. Nous avons besoin les uns des autres: j’ai besoin d’eux en tant qu’hommes, car ma nature me soumet à des impératifs qu’ils ne subissent pas; en échange, je leur donne de l’argent et je leur accorde, effectivement, l’immunité. Cette relation de confiance mutuelle s’est bâtie sur notre histoire commune, mais aussi sur des caractéristiques que nous partageons : ils sont, comme moi, en marge du monde, rejetés des autres mortels qu’ils rejettent eux aussi, et ils se situent du côté du Malin: la légende raconte, en effet, qu’ils ont été condamnés à l’errance perpétuelle pour avoir forgé les quatre clous qui ont servi à crucifier le Christ. Tu vois, nous sommes trop semblables pour nous combattre!

Respectueusement,

Dracula


Mon cher Voïvode,

Effectivement, il faut replacer les éléments dans leur contexte et je le fais depuis le début de notre conversation, faute de quoi je t'aurais traité de monstre depuis bien longtemps mon cher! Puisque nous parlons de la terreur que tu as créée en empalant tes ennemis -suprême sacrilège au regard de leurs croyances- j'aimerais que nous abordions un autre point, mais je t'avais prévenu que je le ferais: les Boyards.

Tes Boyards, dont je t'accorde que la loyauté n'était pas la vertu cardinale, ont aussi connu ta colère. Je pense particulièrement à une réunion où ils furent conviés... nombreux à venir, peu à repartir. Était-ce le contexte ou ta personnalité qui ne permettait pas d'envisager un coup de semonce et une seconde chance ? Peux tu m'en parler ?

J'ai beaucoup aimé la façon dont tu parles de tes compagnons Tziganes et de vos ressemblances et, vois-tu, je vis actuellement dans une ville qui fut l'une des premières à accueillir ces peuples lorsqu'ils furent chassés des pays de l'Est. Peut-être préfèrent-ils vivre en marge, comme tu le fais mais ils ont laissé dans l'Histoire et la culture autant de traces que tes crocs sur le cou de tes victimes, et je m'en réjouis.

Et toi, homme de Valachie, séjournes-tu en Europe actuellement? Quelle est ta ville préférée?

Ta dévouée, Nout


Chère Nout,

Tout d’abord, je tiens à souligner la confusion que je ressens actuellement à ton égard: depuis que nous avons entamé cette correspondance, je t’ai prise pour un homme! Le fait d’apprendre que tu es une femme rend nos échanges encore plus agréables à mes yeux.

Par rapport à cette fameuse réunion, il faut savoir qu’au moment où j’ai accédé au trône, un voïvode n’avait pas autant de pouvoirs qu’on pourrait le croire. La situation était quelque peu similaire en Europe: les rois français, par exemple, ont longtemps été soumis aux volontés des seigneurs. Le pouvoir n’était pas centralisé, notamment en raison de l’étendue du royaume –les moyens de transport n’étaient pas aussi évolués qu’à l’époque où j’écris– et la loi du nombre dominait. Mes boyards ne me respectaient guère et se rendaient coupables de nombreuses injustices: ils plaçaient leurs désirs personnels bien au-dessus du bien-être de leurs vassaux et les conditions de vie de ces derniers étaient déplorables, comme j’ai pu le constater au cours de mes nombreux voyages. Ils étaient dangereux, pour la Valachie et pour moi: je devais impérativement les éliminer. Les gens que j’ai choisis à leur place, eux, me sont restés fidèles et m’ont permis d’asseoir mon autorité avec une fermeté inégalée. Je suis convaincu qu’un Etat ne peut offrir la paix à ses sujets si le pouvoir exécutif n’est pas suffisamment puissant. N’est-ce pas ton avis? Quant à donner une seconde chance à ces fléaux, c’est une solution que je n’ai même pas envisagée: leurs âmes étaient rongées par la pourriture, ils auraient tenté de se venger. Et puis, je dois admettre que je suis rancunier: je ne pouvais accorder mon pardon à ces hommes, sachant qu’ils étaient responsables de la mort de mon père et de mon frère!

Pour changer de sujet, je séjourne actuellement en Angleterre, à Whitby plus précisément. Quant à la ville à laquelle je suis le plus attaché, il s’agit naturellement de Bistrita.

Au plaisir de te lire, ma chère!

Dracula


Cher Voïvode,

Ne sois pas confus, un correspondant dont le nom t'est inconnu et qui vient te parler bataille et stratégie avait toutes les chances d'être un homme.

Mais revenons à cette histoire de boyards. Si je saisis ton propos, à cette époque tu régnais sur un territoire dont le pouvoir était morcelé et c'est ce pouvoir émietté qu'il te fallait opposer à la puissance ottomane. Je peux comprendre ta réaction, d'autant que l'absence de loyauté dont tes boyards avaient fait preuve ne devait pas t'inciter à t'appuyer sur eux. Il y a un proverbe que je trouve très vrai et qui dit que la confiance se perd par litres et se regagne par gouttes.

Je fais un parallèle entre ton histoire et celle d'Ivan le Terrible, qui avait aussi subi la domination de ses boyards lorsqu'il était enfant et qui le leur fit payer avant de fonder la terrible Opritchina, la milice des seconds nés.

Tu aimes les lieux dans lesquels tu as laissé des traces mon cher: Whitby qui s'enorgueillit de son folklore vampirique, Bistrita et le col de Borgo... serais-tu nostalgique ou simplement attaché à tes souvenirs? Il y a un autre lieu de ton passé que j'aimerais voir; il s'agit de l'Ile de Snagov que tu as choisie pour ta dernière demeure. Il est vrai que tes ossements n'y ont pas été retrouvés, et pour cause!

En attendant le jour où je marcherai sur tes traces, là-bas en Valachie, et forte de la distance qui sépare ma blanche gorge de tes non moins blancs crocs, je t'envoie toute mon affection,

Nout


Chère Nout,

Ah, quelle bonne idée de me comparer à Yvan le Terrible! Dans les courants d’air de mon château déjà en ruine, j’ai pourtant passé des nuits forts agréables en m’oubliant dans la lecture de ses exploits. Mais dis-moi, tu sembles posséder une grande culture en ce qui concerne la vie des monarques à la réputation cruelle; ce sujet te fascine-t-il particulièrement?

Oui, je suis un brin nostalgique: de mon temps, les guerres étaient dures, certes, mais dignes et spectaculaires; les dirigeants ne se complaisaient pas dans une oisiveté obscène comme aujourd’hui: ils éperonnaient leurs chevaux, faisaient siffler les sabres, hurlaient leurs ordres dans le tumulte des batailles… Ah, ma chère, si nous nous étions connus à ce moment-là! Je t’aurais montré comment les rois appréciaient les amours violentes et éphémères, ces amours qui vous lacéraient les entrailles et vous faisaient jouir puissamment dans les bras des belles. Cette époque n’est plus, hélas, qu’un souvenir lointain...

Cordialement, Dracula


Cher Vlad,

Il m'est arrivé de tenter d'imaginer ce que serait l'immortalité. Je n'avais pas pensé que la frustration de sentir les limites de mes connaissances s'en trouverait grandie. J'avais, par contre, songé à une autre conséquence et, en lisant tes échanges avec d'autres internautes, je me suis dit que j'avais peut-être vu juste. Cette autre conséquence a trait à la capacité d'aimer. Les années qui passent nous rendent plus sélectifs dans nos choix amoureux, plus difficiles, parce que nous ne nous émerveillons plus comme au temps de notre adolescence. Ce que tu nommes mon regret faustien était atténué par la certitude que je risquais de ne plus connaître de passion, tant aucun homme ne pourrait plus, après quelques siècles d'existence, m'étonner, me captiver, me séduire. Est-ce cette sorte de détachement que tu as connu?

Mais tu as raison, chevauchons! Profitons de ces instants magnifiques. Je veux te voir libéré de toute contrainte, galoper en embrassant du regard ces terres que tu aimes tant. Et puisque tu me convies à cette promenade, je t'en propose une autre. Si un jour, lorsque tu verras poindre le XXIe siècle, tu te souviens encore d'une correspondante nommée Nout, rejoins-moi et nous chevaucherons de nouveau, cuisse contre cuisse. Ma monture n'est certes pas un fier étalon dont tu sentiras les muscles jouer sous tes cuisses, c'est une sombre monture de métal, mais elle nous conduira où bon nous semblera.

Bonne nuit, cher Vlad,

Nout


Chère Nout,

Dans ton courrier, j’ai été particulièrement frappé par ton regret faustien; oui, l’immortalité offre la possibilité à ceux qui sont habités par la soif de connaissances d’abreuver celle-ci de façon plus sûre… mais ce n’est pas encore suffisant! De mon vivant j’étais, comme toi, désespéré de ne pouvoir tout connaître. L’immortalité m’a donné un instant l’illusion de pouvoir remédier à cette souffrance, mais ce ne fut jamais qu’illusion; pire: ma frustration ne fait qu’empirer! Ainsi, à la fin du XIX° siècle d’où je t’écris, les découvertes pullulent, les essais foisonnent, les revues se multiplient… Parfois, te l’avouerai-je? j’envie mes trois compagnes et leurs jolies têtes si vides qui laissent couler les siècles entre leurs doigts sans éprouver la moindre curiosité pour le monde qui les entoure!

Mais laissons cela et chevauchons, ma tendre épouse, cuisse contre cuisse, dans les plaines enneigées de notre pays si fier…

Dracula


Cher Vlad,

Ivan est en effet un personnage fascinant et je ne suis pas étonnée que tu te sois intéressé à sa vie. Je me demande parfois à quoi ressemblerait aujourd'hui l'Europe s'il n'avait pas été emporté par sa folie.

Quant à ma culture, elle ne se limite pas aux monarques à la réputation cruelle. La notion de bien et de mal est d'ailleurs très relative et je suis suffisamment curieuse pour tenter de situer les actes dans leur contexte. J'ai des goûts -des passions parfois- d'une grande diversité et l'Histoire est l'un de mes centres d'intérêt. Je suis toutefois sélective, j'ai des périodes de prédilection, des civilisations que j'apprécie, des mythologies aussi; leur nombre ne cesse de croître, naturellement. Comme je lis beaucoup, la lecture m'a amenée à toi. Ce sacré Bram Stoker m'a donné envie de connaître l'homme qui a précédé le vampire!

Découvrir, apprendre, comprendre, voila ce qui me fascine et j'envie ton éternité, parce que mon existence ne sera jamais assez longue pour connaître tout ce que j'aimerais. Il me faudra consentir à des renoncements et je reconnais que l'idée a tendance à me mettre en rage.

Ainsi, si nous nous étions connus, tu m'aurais montré les amours violentes et éphémères des rois? Peut-être... ou peut-être pas! Tu n'aurais pas croisé une naïve villageoise effrayée et fascinée par son souverain; il y a en moi trop de traits comparables à ceux de Ruxandra de Lotru. J'aurais voulu chevaucher à tes côtés, batailler, quitte à me travestir en homme si ma condition de femme est une entrave. J'aurais étudié la stratégie des Ottomans, observé la tienne, avec admiration certainement. J'aurais aspiré, comme toi, à ma part de jouissance, assouvissement de toutes les émotions générées par une existence sans concession.

Tout cela n'est pas si loin, Vlad, ce passé vit encore dans nos esprits lorsque nous l'évoquons. J'entends presque le tumulte des batailles...

Mais dis-moi, peut-être as-tu envie que nous parlions de ta seconde existence? Elle aussi m'a passionnée...

Bonne nuit,

Nout


Chère Nout,

Ta réflexion sur la baisse d’intensité des passions est fort intéressante. Malheureusement, je ne peux y répondre: depuis que je suis mort, l’amour ne m’atteint plus. Cela n’a guère à voir avec mon immortalité: je suis vampire et en tant que tel, je n’éprouve aucun sentiment. Mais après tout, cette perte n’est pas réellement un mal: les passions sont aveuglantes, elles interdisent à l’homme toute action réellement intelligente; elles m’empêcheraient de poursuivre mes activités actuelles! Souviens-toi de ces émerveillements adolescents que tu sembles regretter: n’étaient-ils pas ridicules, n’étaient-ils pas empreints de fausseté? De grands hommes ont disserté sur la vanité du sentiment amoureux…

Au plaisir de te lire,

Dracula


Cher Vlad,

L'amour était, étant donné ta nature particulière, un exemple inapproprié de ma théorie de la baisse d'intensité des passions. Je ne regrette pas mes émois adolescents, mais cela illustre bien la façon dont nous devenons plus sélectifs, plus difficiles avec l'âge. Bien sûr que ces émerveillements de ma jeunesse étaient empreints de fausseté et qu'il ne révélaient que ma naïveté. Mais je sais que je peux encore connaître des passions, de grandes émotions; je ne sais si elles sont vaines, mais elles sont propres à m'inspirer, me transporter.

Nous pourrions parler d'autres types d'émois. Avec le temps, trouves-tu autant d'écrivains pour éveiller ton intérêt, autant de paysages pour te ravir, autant d'artistes pour t'émerveiller? Et lorsque tu côtoies des hommes (ou des femmes, peu importe), combien parviennent encore à susciter réellement ton intérêt? N'as-tu pas le sentiment d'avoir tant exploré la nature humaine, connu tant de grands esprits, que ceux capables de te captiver sont rarissimes ?

C'est en cela que l'éternité me semble difficile à accepter. Elle me paraît un renoncement à s'enflammer, s'enthousiasmer... j'espère que tu connais encore ce genre de plaisirs. A moins que d'autres plaisirs s'y soient substitués ?

Bonne nuit Voïvode,

Nout


Chère Nout,

Je ne pense pas que mes plaisirs soient accessibles aux mortels, comme tu le dis. Mais l'inverse est vrai: certains plaisirs que vous éprouvez me sont rendus impossibles à atteindre. Ceci dit, effectivement, subsiste en moi une certaine forme de passion; ne pas l'éprouver aurait fait de moi un simple animal, une machine à tuer débile et sans but. Je reste animé, comme je le fus de mon vivant, par la passion de la conquête, de la victoire, de la puissance – je ne fais qu'emprunter d'autres chemins pour nourrir cette passion. Eh oui, cette passion du savoir, dont tu parles si bien toi aussi! et qui reste inconnue de la plupart des mortels, uniquement préoccupés par les plaisirs simples, égocentriques. Les trois femmes avec qui je vis sont de cette espèce; je les méprise autant que je jouis d'elles.

Mais tu m'as dit, dans un ancien courrier, que tu souhaitais t'entretenir avec moi de ma condition de vampire… Quelles questions souhaiterais-tu me soumettre?

Dracula
Mon Cher Vlad,

Quel bonheur de lire l'évocation de ces plaisirs dont je craignais que l'immortalité vous eût privé. Ils ne viennent pas du coeur, vous avez raison, c'est notre esprit qui en jouit. Bien sûr, le coeur des vivants que vous croisez peut s'émouvoir, bien sûr leur corps connaît les frémissements du plaisir, mais est-ce là la quintessence du bonheur? Je ne peux croire que cela surpasse les transports qui naissent des puissantes évocations de ces poètes qu'on dit maudits!

Comme j'aurais été triste pour vous d'apprendre que plus aucune oeuvre ne parvenait à éveiller votre intérêt. Tant de fois j'ai connu en admirant un tableau, des émotions qui n'étaient pas miennes. J'étais l'oeuvre, j'étais le jeu des symboles qu'elle contenait; les émotions de l'artiste devenaient mienne, son enthousiasme, sa rage, ses espoirs... qui aurait pu en un instant me donner autant? Et la littérature... quand je regarde les rayons de ma bibliothèque, quand j'effleure la tranche de chaque ouvrage, je me souviens de toutes les réflexions qu'ils ont engendrées. Savez vous que j'ai toujours, sur l'une des étagères, une série de livres que je n'ai pas encore lus, série que je renouvelle régulièrement. C'est ma réserve de vie: des poèmes, des récits, des pièces, dans lesquels je plongerai à loisir lorsque mon esprit en ressentira le besoin. Une bibliothèque dont j'aurais lu chaque ouvrage m'angoisserait, je crois, et ces livres que je n'ai jamais ouverts sont là pour me rappeler que demain est riche en émotions.

Il y a quelques années, j'ai lu une thèse sur vous, sur votre existence de votre vivant. Durant cette lecture et durant les semaines qui ont suivi j'ai connu tant d'émotions. Je tentais de vous comprendre, d'imaginer comment j'aurais agi à votre place. Je ressentais la menace qui pesa sur vous, j'évaluais la situation, le potentiel que la Valachie représentait pour protéger l'occident de la menace ottomane. Je frémissais en évaluant la fiabilité de mes alliés. Alors j'ai su que je ne pouvais compter que sur moi et sur la terreur que je ferai régner...

Et puis il y a ce que vous évoquez, un plaisir qui naît de la contemplation de l'univers et qui semble être au-delà du visuel. Je le ressens parfois, lorsque j'ai la sensation d'être un élément d'un tout qui m'échappe. Dans ces moments il m'arrive de chercher un sens à mon existence et d'autre fois de me dire qu'il n'y a pas de réponse à mes questions et que la seule chose à faire est d'être en harmonie avec ce tout.

Je ne sais si vos plaisirs échappent aux mortels, Vlad, pourtant ce que vous écrivez m'évoque tant de choses.


Chère Nout,

Ces références que tu énumères sont, effectivement, beaucoup plus parlantes pour moi. Vivant dans un château isolé des tumultes modernes, je n'ai malheureusement pas pu côtoyer les arts musicaux ou picturaux; quant à mes victimes, je prends rarement le temps de m'entretenir avec elles; mais je suis très sensible à la beauté de cette nature sauvage que j'admire chaque nuit: ces cours d'eau vifs et glacés, ces précipices abrupts et sans fond, cette lune triste et calme, la mélancolie des loups… Et pourtant, cette nature, cela fait quatre siècles que je la contemple; je n'éprouve pas la moindre lassitude. Peut-être mes sens me soufflent-ils qu'il existe, au-delà de ces plaisirs visuels, un mystère insoupçonné, une richesse indicible…

Quant à la littérature, malgré mon isolement, je me suis efforcé de la connaître tant ma soif de connaissance est grande. Elle ne s'amoindrit pas avec le temps, Nout, non: ce vice est intarissable pour qui en est victime. En ce qui concerne la littérature française, j'ai applaudi l'audace de Rabelais, frémi à la découverte de la philosophie implacable de La Rochefoucauld, ri des contradictions du cruel et naïf Sade… Ces plaisirs que me procurent les livres sont bien vifs encore, et le seul changement que produit le temps est l'accroissement de l'esprit critique, ce qui n'est point un mal!

Mais ces plaisirs ne viennent plus du coeur, puisque le mien ne sait plus battre. Il s'agit de plaisirs bien particuliers, réels mais que vous autres, mortels, trouveriez sans doute bien nus! Et parfois, je l'avoue, je me surprends à m'identifier au Satan de Byron.

A bientôt,

Dracula


Cher Vlad,

C'est vrai, nous devions parler de votre existence de vampire! Allons-y!

Il est difficile de se faire une idée de ce que vous pouvez être tant la littérature et le cinéma ont été productifs vous concernant. Et même si je m'en tiens à l'ouvrage que Bram Stoker va écrire sur vous, cet ouvrage ne serait que l'assemblage des récits des différents protagonistes, tous sauf un: vous!

Ma première question concernera vos capacités, mon cher, pas celles consistant à vous transformer, mais j'aimerais que vous me parliez de vos pouvoirs plus «psychiques». Je vous suppose télépathe et on vous représente souvent comme quelqu'un qui fascine ses victimes; est-ce de l'hypnose?

Une autre question que je me pose concerne le lien qui existe entre vos suivants et vous. Ces trois créatures qui partagent votre château vous semblent très attachées et, bien que leur comportement ne soit pas habituel, je ne pourrais dire qu'elles sont folles. Par contre, ce pauvre Renfield qui s'est retrouvé interné à Carfax, hurlant son dévouement à votre égard, semblait très perturbé. Il me semble aussi que vos compagnes soient des vampires et que Renfield soit une sorte de goule... Pourriez-vos m'expliquer ce qui a fait sombrer Renfield? Est-ce le sort de tous vos serviteurs?

J'attends votre réponse avec impatience, Cher Vlad!

Nout

Chère Nout,

Les humains sont parfois perturbés par le comportement de certains des leurs; il y a plusieurs siècles, on les appelait «démons» ou «sorcières» et on les exterminait; ensuite, on les appelé «fous» et on les a enfermés. Cette jeune science que l’on nomme «psychanalyse» tente de différencier certains degrés et certaines familles de folies, mais ses adeptes sont encore bien loin d’avoir tout découvert à ce sujet… et ce qui semble inhabituel est toujours écarté du monde social. Reinfield fait partie de ces pauvres êtres incompris de ses pairs. Il est pleinement humain: aucun vampire ne l’a jamais embrassé. Mais il est plus sensible que d’autres aux manifestations du mal! Si les mortels prenaient les gens comme Reinfield au sérieux, nous autres, vampires, serions sérieusement menacés! Fort heureusement, ils sont méprisés, malmenés par les hommes et nous pouvons nous servir de leurs frustrations pour les amener à servir nos intérêts en toute quiétude. Quant aux trois femmes qui partagent ma vie, elles sont des vampires; la mort a malheureusement abîmé leurs fonctions cérébrales, ce qui est relativement courant.

En ce qui concerne mes pouvoirs sur les hommes, je suis effectivement télépathe, à condition que l’être dont je souhaite sonder l’âme se soit abreuvé de mon sang. Je puis également agir sur le psychisme des êtres endormis, en les plongeant dans un sommeil extrêmement lourd ou, au contraire, en les forçant à se mettre en activité.

Je suis flatté de voir à quel point tous les aspects de mes existences te sont connus.

À bientôt,

Dracula


Cher Vlad,

Ici, à mon époque, c'est l'hiver et les gens sont occupés avec les fêtes de fin d'année. Ils viennent de fêter l'anniversaire d'un enfant qui n'est probablement pas né le 25 décembre. Ils ont oublié de célébrer une grande fête de l'univers, un solstice, trois jours plus tôt... mais il est vrai que c'est une célébration pour des Reinfield, pour des gens ayant une sensibilité particulière qui échappe au commun.

Je suis désolée d'apprendre que ton baiser a altéré le psychisme de tes compagnes. As-tu tenté, au cours de ta longue existence, de procéder à une méticuleuse sélection pour créer un compagnon/une compagne que l'étreinte n'abîmât pas? Il doit y avoir moyen de déterminer les facteurs favorisant l'altération, sinon cela revient à dire que la transformation d'un homme en vampire n'est qu'un coup de poker! Hum... je te prie de m'excuser, je m'emballe.

Le lien télépathique passe donc par ton sang, mais tu as une influence sur le psychisme... peut-on dire que tu as un pouvoir hypnotique? Et si cette appellation te convient, ton pouvoir est-il soumis à la même réserve qu'on attribue habituellement à l'hypnose, à savoir qu'on ne peut commander à un être sous hypnose de faire ce qu'il refuserait à l'état de veille?

Et qu'en est-il de tes sens? Ton odorat est-il plus sensible? Ton toucher te permet-il de percevoir ce qui échappe aux hommes? Je suppose que ta vue n'est pas diminuée par la nuit, mais est-elle plus perçante? Et ton ouïe? Je ne t'interrogerai pas sur ton goût puisqu'il ne s'exerce plus que sur le sang et tu ne peux donc comparer avec celui que tu avais de ton vivant.

De nombreux aspects de ta vie et de ta non-vie me sont connus en effet, mais surtout ils m'intéressent et la connaissance de ton existence fait que je suis en désaccord avec monsieur Stoker, désaccord dont je vais m'ouvrir à toi. Je ne te demanderai pas de confirmer ou d'infirmer mes hypothèses, puisqu'au moment où tu me réponds ce que je soupçonne, à supposer que cela soit vrai, n'est qu'un projet.

Voici ce dont il s'agit: avant d'être vampire, tu as été un voïvode, et quel voïvode! Nous en avons discuté, tu as été un brillant stratège, imaginatif, pervers, redoutable, surprenant. Le vampire que tu es devenu ne semble pas avoir été diminué par sa nouvelle condition et il dispose de surcroît de tout le temps nécessaire pour étendre son pouvoir, sans parler des facultés dont nous venons de discuter. Tu as intégré la nécessité pour le vampire de rester caché puisque tu me dis à propos de Reinfield «Si les mortels prenaient les gens comme Reinfield au sérieux, nous autres, vampires, serions sérieusement menacés!».

La fin de l'ouvrage de Bram Stoker n'est pas à ton avantage, je pense que d'autres ont dû te l'apprendre. Je ne peux m'empêcher de me dire que si j'avais été toi, avec les qualités que je te connais et les pouvoirs que tu m'exposes, j'aurais manipulé Van Helsing, Harker et compagnie pour mettre en scène ma disparition... Y a-t-il un meilleur moyen de faire croire qu'un vampire n'existe plus qu'un chasseur de vampires qui s'enorgueillit de l'avoir éliminé?

Bien à toi,

Nout


Ma chère Nout,

Je suis navré de ne pas t’avoir répondu plus tôt; comme tu t’en doutes, j’ai fort à faire. Tous ces pauvres mortels qui espèrent m’éliminer, pour inscrire un gibier si particulier à leur si maigre tableau de chasse… Je me ris de leurs si pathétiques tentatives pour me comprendre; comme si une seule vie humaine pouvait suffire à cerner l’intelligence d’un être qui s’est forgée au cours des siècles! J’ai entendu parler de cette triste fin qui, soi-disant, serait ma destinée; bien entendu, je ne puis croire à une telle chimère. Le bien ne triomphe pas toujours du mal, contrairement à ce que l’on raconte aux enfants, et les mortels qui pensent que l’on peut me soumettre sont d’une naïveté fort touchante!

Comme tu le soulignes, je possède de nombreuses capacités. J'ai tout pouvoir sur les êtres endormis et en ce sens, oui, je maîtrise l’art de l’hypnose; ce qui n’est pas aussi difficile que cela, puisque certains mortels le maîtrisent également. Tous mes sens sont également développés, tout particulièrement la vue: je suis, en cela, comparable à un animal nocturne. Par ailleurs, mes facultés mentales sont pratiquement intactes. Je me suis beaucoup intéressé au fonctionnement cérébral, et voici ce que mes lectures m’ont permis de comprendre: celui-ci est moins altéré par la vieillesse et, a fortiori, par la mort, s’il est régulièrement mis à contribution. Ainsi, les grands intellectuels, les hommes d’état sont-ils moins soumis au vieillissement cognitif que les autres! Fort malheureusement, à l’époque d’où je t’écris, les femmes n’aiguisent guère leur intelligence: on les éduque à obéir, à accomplir des tâches ménagères stupides et rébarbatives; bref, on les invite à rester de braves femelles un peu bêtes, et cela donne de belles vampires encore plus bêtes. C’est lamentable. Ainsi en va-t-il de cette Lucy sur laquelle j’ai jeté mon dévolu. Elle est très belle, mais d’une sottise, déjà! Ceci dit, tous ces hommes qui se prosternent à ses pieds ne valent guère mieux. Je ris de constater à quel point la beauté peut faire oublier toute mesure chez ces mâles ridicules. Elle fera un bel appât!

Le soleil finit de dévorer les tombes qui m’environnent: c’est l’heure de la chasse.

À bientôt, très chère Nout.

Dracula


Mon Ami,

A mon tour de m'excuser pour ce temps écoulé depuis ma dernière lettre. Des contraintes m'ont éloignée de toi mais, fort heureusement, il ne s'agissait pas d'échapper à des chasseurs. Mes pensées t'ont toutefois régulièrement accompagné, particulièrement lorsque je choisissais de m'offrir une promenade nocturne.

Il y a quelque chose de très animal dans ton existence, ou plutôt dans la façon dont tu regardes l'humanité: cette écervelée de Lucy dont la beauté fait perdre aux hommes l'usage de leurs neurones pour quelque chose de bien plus instinctif et toi qui n'as plus qu'à avancer ce pion... Songe à ce que serait cette petite si la nature lui avait donné une intelligence comparable à sa beauté.

Accumule les pions, place tes pièces, afin de me donner raison et que la victoire du roi blanc ne soit qu'une habile manoeuvre du roi noir.

Alors, peut-être aurons nous un jour l'occasion de parler de la Valachie...

Nout


Chère Nout,

Que je suis aise de lire de tes nouvelles! Je me languissais de toi. Mais, bah! nous avons, toi et moi, nos affaires… qui ne regardent que nous!

Connais-tu Brasov? C’est une ville très rieuse: des maisons de couleurs vives dansent sur la place principale. Elles forment une ronde autour de l’église, surnommée «l’église noire». Loin de mes terres, je me surprends à penser à cette ville des Carpates et à cet étrange paradoxe que représente une église morbide dans un monde joyeux! Le blanc, le noir… Ce n’est bien sûr pas si transparent! Et cette jolie Lucy, dans quel «camp» est-elle? Elle, si simple, qui promène sa candeur sur les falaises anglaises tout en attirant à elle les soupirs masculins comme la plus vile Salomé! Je suis heureux de ne plus éprouver de sentiments et de voir ces choses d’un œil froid et amusé.

Et toi? Vers quoi se dirigent tes pensées?

Ton ami,

Dracula


Mon ami,

Comme c'est bon de te lire à nouveau!

Brasov, quelle ville singulière! J'aurais aimé la connaître lorsque ses remparts existaient encore. Je n'y suis jamais allée mais, si mon sentiment est exact et que je pense que tu as joué un bon tour à Van Helsing, peut-être aurons-nous l'occasion de nous y rendre ensemble.

Tu as raison de trouver intéressant le contraste entre cette église noire et les jolies maison colorées qui l'entourent. J'en arrivais à oublier que l'église devait son nom à la suie qui l'avait couverte lors d'un incendie et je ne voyais plus que l'impression qu'elle ne manque pas de créer. Elle est une sombre apparition, une évocation de la mort au milieu de la vie, au cœur de ces jolies maisons. Finalement l'église noire de Brasov te ressemble...

Vers quoi se dirigent mes pensées? Ha, mon ami, que la question est vaste! En cet instant, précisément, vers toi bien-sûr, vers celui qui m'écrit du passé, vers celui qui existe peut-être encore dans mon présent, vers ton esprit. Hier mes pensées étaient sombres, tournées vers les combats que l'existence nous incite à mener; je ne songe pas à rendre les armes, mais il m'arrive de m'interroger sur le sens de ces combats, de tenir les émotions à distance pour observer la bataille. Et lorsque ce courrier sera parti, à quoi songerai-je? Peut-être à mon prochain séjour parisien, ou à l'un des lieux du bout du monde que j'ai aimé; peut-être encore aux surprises que nous réserve le destin. Car rien n'est définitif sauf la mort, et encore ton existence tend à prouver le contraire!

Ton amie,

Nout


Chère Nout,

Ah, Paris! Que j’aimerais découvrir cette ville! Tu apaiserais ma curiosité, Nout, si tu me la décrivais…

Vois-tu, je vis actuellement un cruel paradoxe. De l’époque à laquelle je t’écris, l’homme a ouvert de nombreuses portes afin de courir à la rencontre du monde. Les navires voguent plus vite, les routes sont de plus en plus nombreuses et, surtout, le train! Ce train si rapide! Et moi, moi, qui pour voyager dois échafauder des stratagèmes des années durant, qui ne peux guère me mouvoir que la nuit, qui redoute la traversée des mers, qui suis contraint d’emporter des dizaines de cercueils pleins de terre… Je suis un être d’un autre âge…

Dracula


Mon sombre Ami,

Ton temps n'était pas propice à faire d'êtres tels que toi de grands voyageurs. Si tu existais -si tu existes- aujourd'hui les moyens de transports modernes t'ouvriraient de nouveaux horizons. On peut parcourir de telles distances en une nuit!

Quant à te décrire Paris... Il me faudrait des années tellement cette ville regorge de merveilles! J'espère aller m'y promener très bientôt car c'est la période que je préfère, le mois d'août, lorsque la capitale se vide.

J'y étais tout récemment et je me suis baladée dans le cimetière du Père-Lachaise qui se situe sur l'ancien Mont-aux-Vignes. Étrange promenade, me diras-tu, mais c'est un lieu merveilleux. On y découvre au détour des allées de superbes statues et de somptueux monuments. Je pourrais déambuler des heures dans cette nécropole, à admirer les gisants d'Héloïse et Abélard, les œuvres de Garnier, Visconti ou Chapu, ou encore à observer les visiteurs venant saluer le spirite Allan Kardec. Tu l'auras compris, c'est un lieu qui m'est cher.

Pourtant, mon Ami, ce qui fut le plus troublant durant ce séjour parisien est que j'ai eu la sensation que tu n'étais pas loin de moi et que tes pensées m'accompagnaient...

Nout


Chère Nout,

Le développement des transports n'y est pour rien dans mon incapacité à voyager aisément. Figure-toi que je suis obligé de me reposer dans la terre dans laquelle mon corps a été enseveli, que je ne puis communiquer avec les mortels qu'à midi ou à la mort du jour, que je suis forcé de demeurer dans un cercueil et donc, que je doive inventer en amont un stratagème pour éviter les contrôles… Vos trains peuvent bien être dix fois plus rapides que les nôtres, cela ne change rien au fait que le transport d'un cadavre puisse quelque peu perturber messieurs les douaniers! Les préadolescents fébriles en manque de sensations fortes ne pensent certainement pas à tout cela lorsqu'ils me supplient, de leurs voix muantes, de venir les rejoindre…

Continue donc, chère Nout, à me parler de cette ville qu'il m'est si difficile de découvrir. Je me vois bien, moi aussi, déambuler parmi les tombes majestueuses du Père-Lachaise et m'attarder devant le mausolée d'un prêtre cent fois pécheur; j'aime également les sépulcres trop simples, mangés par la mousse et la rouille, ces morts oubliés par leurs proches et devant lesquels les visiteurs ne s'attardent pas; comme si ces morts étaient condamnés, coupables de n'avoir point causé assez de tristesse…

J'attends patiemment le récit de tes voyages.

Dracula