Aletheia
écrit à

   


Dracula

     
   

L'interaction humaine et vampirique

   

 Subtil prédateur,

Ne voyez aucune manifestation d'un ego surdimensionné de ma part si j'entreprends d'amorcer cette épître par une brève déclinaison de certains traits de mon identité; mais il me semble qu'il vous sera ainsi plus aisé d'embrasser le sens et la dimension des mots, de pénétrer les contours de votre correspondante. De plus il serait fortement déplacé de chercher à dévoiler certaines de vos aspérités en m'accordant le privilège de la réserve et de l'anonymat. Ce sont donc les doigts d'une étudiante en littérature, passionnée par le XIXe siècle, les poètes maudits -en particulier Baudelaire- les monuments historiques, s'intéressant quelque peu à l'ésotérisme, la philosophie, les métaphores et allégories pénétrant l'inconscient humain, qui caressent le rude clavier à défaut de pouvoir saisir une plume, continuité vivace de la main laissant par l'écriture manuscrite une trace des ressentis de l'écrivain.

Je m'arme donc de cette calligraphie impersonnelle afin de vous faire part, suite à la lecture de vos lettres, de mon désaccord concernant votre statut supérieur à l'être humain. Il me semblerait plus correct d'évoquer une interaction ainsi qu'une répartition dissemblable des forces. En effet, certes, le vampire possède sur l'humain un ascendant de par sa force physique, ses pouvoirs "paranormaux", sa vivacité d'esprit, ses sens aiguisés, son aura de séduction. Cependant, je me permets de nuancer mes propos, car les grandes capacités intellectuelles dont vous semblez doté peuvent s'acquérir chez l'humain. Je serais même tentée d'ajouter que l'humain, poussé au sommet de ses capacités, est un être pouvant atteindre par l'esprit une vision accrue du réel et de ses semblables afin de parvenir à sentir le monde et l'âme des êtres au plus profond de son intériorité. On ne peut nier que l'humain s'auto-victimise et s'affaiblisse lui-même, en paressant dans une oisiveté mentale désolante qui le plonge dans une masse fangeuse. Il est vrai que les hommes ont peu ce charisme pénétrant, cette fougue animale, cette puissance d'attraction physique et mentale qui séduit les femmes, non par incapacité mais par ignorance, par fainéantise.

Je vous accorde la non-conscience, la capacité de commettre le mal sans remords, chose qui existe également chez certains criminels. Cependant, l'Homme possède une certaine sensibilité qui le rend sans doute beau à vos yeux, cette sorte de fragilité, cette finitude qui donne sens à sa vie, à ses actes. La mortalité de l'Homme lui confère la possibilité d'un but ultime avant la libération du repos, l'espoir d'un accomplissement, un délai le poussant à réaliser ses rêves. Quand on possède l'éternité pour seule borne, pourquoi trouver un sens, pourquoi espérer, pourquoi s'affairer, pourquoi rêver, pourquoi trouver un but, pourquoi désirer se surpasser alors que l'ennui est sans cesse la seule issue, l'ennui et l'éternel recommencement? L'humain possède une capacité d'emerveillement, de multiplicité des sensations autres que le désir, la faim et le plaisir. L'humain se décline à l'infini dans la palette des émotions, l'humain vit tout simplement, le vampire est mort ad libitum.

Enfin, nous pourrions développer votre besoin de l'humain comme nécessité vitale, comme seule source de plaisir, de préservation, comme seule perduration du souvenir de votre passé, tandis que l'humain a besoin du vampire pour exorciser ses peurs, pour exorciser sa bestialité refoulée, souvent trop reniée même et ainsi source de frustrations. L'humain a besoin du vampire comme symbole de la luxure, comme allégorie du sexe, du désir, de la passion; le vampire nourrit les fantasmes humain, le vampire permet à l'humain d'accéder à ses pulsions, de les regarder en face sans en être trop effrayé, en se déculpabilisant. C'est une sorte de purification comparable à la catharsis de la tragédie selon Aristote. Humain et vampire, se nourrissant des forces et faiblesses de l'autre, ont besoin l'un de l'autre pour vivre, se comprendre, se saisir, s'éterniser.

Dans l'espoir de n'avoir nullement froissé votre fierté ou de n'avoir pas laissé entendre le moindre manque de respect à votre égard, veuillez agréer, superbe ténébreux, l'assurance de ma plus sincère déférence et de ma plus profonde considération. Je m'incline face à la grandeur de l'éternité, du mythe et de votre intellect.

Poétiquement et humblement [vôtre,

Aletheia.


Belle helléniste,

Vos remarques sont très intéressantes, qui s’aventurent là où peu de gens osent s’aventurer: le domaine du sens de la vie ou plutôt, en ce qui me concerne, le sens de l’existence. Mais avant de discuter de vos arguments, je souhaiterais revenir sur plusieurs points.

Vous dites, tout d’abord, que l’être humain peut parvenir au niveau intellectuel auquel le vampire a accès. J’approuve et désapprouve. Je désapprouve parce que nous autres, vampires, avons cela de plus que vous: nous sommes les alliés du temps. Vous qui semblez apprécier les choses de l’intellect êtes sans doute sensible à cela. N’avez-vous jamais ressenti une frustration désespérante en pensant aux savoirs auxquels vous ne pourrez jamais accéder? Nous, nous pouvons étendre notre culture à loisir! Bien sûr, vous avez le nom de Faust sur la langue; oui: la quête du savoir est insatiable. Je suis, moi aussi, un Prométhée. J’approuve, par ailleurs, parce qu’il en est des vampires comme des humains: ne sont cultivés que ceux qui aspirent à l’être. Quand j’étais vivant, il fallait, soit disant, respecter les vieux qui, disait-on, détenaient «le savoir»; le mythe du sage, vous savez! Je n’ai guère rencontré que de vieux imbéciles, dépourvus d’esprit critique et affublés de pauvres et étroits préjugés. Les sages sont ceux qui ont développé le goût d’apprendre; cela concerne si peu de gens!

Vous dites ensuite que le vampire représente, pour l’homme, un véritable catalyseur lui permettant de libérer ses fantasmes, ses craintes… Je vous rejoins entièrement sur ce point. Hélas, j’en fais régulièrement l’expérience sur Dialogus: je reçois tellement de plaintes d’adolescents qui souhaitent que moi, le grand Dracula, daigne leur rendre visite afin de leur offrir la vie éternelle! J’ajouterais un point, qu’il m’a été possible de dégager en faisant l’expérience de ces demandes. L’homme qui souffre nourrit un autre fantasme: mourir, certes, mais en restant, paradoxalement, vivant; ce qui l’intéresse, c’est de voir ses proches souffrir à cause de sa mort! Et le vampirisme permet cela. Ah, combien de suicidés nourrissent-ils, en réalité, ces aspirations égotiques?

Venons-en, enfin, au point le plus intéressant. Quel sens peut donner à son existence un être pour lequel cette existence n’est pas finie? Tout d’abord, sachez que ce débat est, pour moi, familier: il s’agit d’une des grandes questions que se posaient les théologiens à mon époque. En effet, le pendant de cette question est cette autre question: à quoi ressemble le Paradis? Vous avez peut-être lu l’œuvre de Dante et avez été frappée par cette image des âmes immobiles baignant dans une volupté infinie. Je crois, moi, que le Paradis est action. Or, le moteur de toute action est le désir; le moteur du désir, le manque. Le manque frappe l’homme, il frappe également le vampire; il me frappe quand je manque de sang; il me frappera autrement, je pense, quand j’aurai vaincu l’espèce humaine. La soif de connaissance, je l’ai dit, est un autre manque! Et puis je suis en désaccord avec vous quand vous affirmez que la perspective de la mort donne un sens à la vie. Tout d’abord, l’homme n’a pas toujours conscience de sa finitude, bien au contraire: il prend soin de l’oublier au quotidien. Ensuite, la perspective de la mort ne pousse pas toujours l’homme à agir: souvent, elle le panique, annihile tout mouvement qui pourrait mener à une réflexion constructive sur le sujet. Enfin, la connaissance de leur condition mortelle pousse bon nombre d’hommes -les athées en tout cas- à conclure au caractère absurde de la vie et les prive de toute volonté d’accomplir leurs rêves!

Mais enfin, il est fort intéressant de débattre de tout cela et je serais ravi de poursuivre cette conversation. Je vous souhaite de forts beaux rêves peuplés de princesses et de démons.

Sanguinement vôtre,

Dracula