Un de vos admirateurs
       

       
         
         

Clifford Bassington

      Monsieur Descartes, mes respects,

Il paraît qu'un des locataires de DIALOGUS, Monsieur de Molière, était un de vos plus fervents admirateurs. Est-ce réciproque? Remarquez-vous son art comme il a révéré votre pensée?

Clifford Pericles Bassington

 

       
         

René Descartes

      Monsieur Clifford Periclès Bassington,

Si le nom de Molière ne m'est pas inconnu, il ne m'est pas familier pour autant. J'ai certes déjà entendu parler d'une petite troupe sillonnant les villes françaises, l'Illustre Théâtre il me semble, mais je n'ai assisté à aucune de leur représentations.

Cependant je dois vous dire un mot sur le théâtre. Le théâtre a été créé pour satisfaire l'acteur et le public. Au comédien il procure le plaisir d'être, le temps d'une pièce, une autre personne. Or il serait inutile de désirer être autre que soi si l'être que l'on est nous satisfait. Le plaisir qu'éprouve le spectateur lorsqu'il regarde du théâtre n'est quand à lui pas naturel: dans la comédie, c'est l'antagoniste qui est la victime et donc il y a un plaisir du spectateur que l'on peut objectivement qualifier de sadique; dans la tragédie, c'est le protagoniste qui est la victime et donc il y a plaisir masochiste du spectateur.

Le plaisir que l'on éprouve lors de l'utilisation pleine et fructueuse de sa Raison dépasse de loin les plaisirs éprouvés lors d'une représentation théâtrale: le contentement de soi, le bon usage du libre arbitre et l'exercice de la vertu rendent le théâtre inutile à l'individu raisonnable.

J'attire cependant votre attention sur la comédie dite satirique, qui elle sert à dénoncer les vices de certaines personnes; il est évident que ce genre théâtral ne saurait qu'être bénéfique, puisque servant la critique de ce qui, à l'instar du despotisme, de la cupidité et de l'étroitesse d'esprit, pourrait limiter l'action de l'individu raisonnable. Ne connaissant pas le théâtre de monsieur Molière, vous comprendrez que je ne peux me permettre de le classifier ...

René Descartes