Pourquoi l'homme
       

       
         
         

Sara

      Monsieur Descartes,

J'invoque ici votre aide! J'ai suivi ces derniers mois un cours de philosophie, où il était question de la nature humaine. Je dois malheureusement avouer que votre théorie à ce sujet m'a semblé la moins intelligible pour mon petit esprit. Je me demandais simplement, s'il ne vous était possible, de me clarifier ce que représente pour vous le sens de l'existence de l'Homme et de l'humanité.

Évidemment, je comprendrais si vous trouviez ma question trop vaste.

Je souhaite ardemment une réponse de votre part.

Sara

 

       
         

René Descartes

      Le "philosophe" est en effet parfois difficile à comprendre, et je ne pense pas que votre esprit soit à critiquer... J'ai toujours du mal à circonscrire mes propos dans le carcan des mots, et je reconnais volontiers que mes phrases peuvent parfois être trop conséquentes. Mais nous nous éloignons du sujet. Ainsi vous me demandez de "clarifier ce que représente pour moi le sens de l'existence de l'Homme et de l'humanité"??

Je ne pense pas que cette question soit vaste, mais une réponse -stricto sensu- de ma part impliquerait la connaissance de la finalité de la vie de l'homme. Cette connaissance, je ne l'ai pas. Il serait dès lors très hypocrite de vous fournir une réponse... Je ne peux donc que vous donner une bribe de réponse, et encore tout à fait subjective, qui consisterait en l'explication de quelques points de ma morale personnelle. En effet, si le religieux s'appuie sur la Bible pour donner un sens à la vie de l'homme, si l'ermite érige l'ascèse et le dépouillement en finalité, si l'érudit considère la connaissance comme unique objectif de son existence, enfin si l'ambitieux place le pouvoir ou la richesse matérielle au-dessus de toute autre considération, je ne peux quant à moi, au vu de mes engagements en ce qui concerne l'usage permanent de la raison, affirmer de manière raisonnée que je connais le sens de la Vie!

La morale n'est pas destinée à limiter l'homme, mais bien à l'élever afin de le rapprocher de l'état considéré comme but ultime de l'existence. Malheureusement il n'existe pas de morale universelle, ce qui donc oblige tout homme à se questionner à son sujet, et ce au nom de "l'individu".

Personnellement, je crois le bonheur possible ici-bas, et je l'ai déjà maintes fois brièvement éprouvé. Ce bohneur consiste en un contentement de soi; n'allez pas voir ici un paradoxe voire une contradiction, ce bonheur n'étant accessible que par une régulation stricte des passions. Le souci de soi est avant tout pour moi d'ordre éthique: il ne s'agit pas de faire n'importe quoi de soi, la nature spirituelle du contentement étant bien établie ; ainsi, vivre en béatitude, ce n'est autre chose qu'avoir l'esprit parfaitement content et satisfait. Le principal accès au vrai bohneur se tient donc dans la rigoureuse application de cette règle: toujours agir selon la droite raison, et en vue du bien. Ainsi le Souverain Bien de tous les hommes ensemble est un amas ou un assemblage de tous les biens qui peuvent être en quelques hommes; mais celui d'un chacun en particulier est tout autre chose, et il ne consiste qu'en une ferme volonté de bien faire et au contentement qu'elle produit. Mais je radote, et vous pourrez aisément comprendre l'ensemble de mes considérations en lisant les lettres, devenues publiques à votre époque, que j'adressais à cette chère Christine...

Encore un mot: cette recherche du contentement de soi ne doit pas s'accompagner d'un détachement de l'extérieur, si splendide soit-il, mais impose de se préocccuper activement de l'autre et de son bien, la conscience de soi se doit d'être attentive au sort des autres consciences de soi, les alter ego; on ne saurait être vertueux et par la suite heureux sans s'ouvrir aux et sur les autres, en se préoccupant activement de leur bien.

Ma réponse est dérisoire, je l'avoue, face à l'ampleur de votre question, et vous m'en voyez sincèrement désolé, mais ce n'est que par ces quelques éléments que moi-même je peux donner une finalité à ma vie, si partielle soit-elle.

Bien à vous,
René Descartes