L'existence de Dieu
       

       
         
         

Treville

      Est-ce que sincèrement vous croyiez en l'existence de Dieu ou est-ce que vous le disiez pour vous concilier les bonnes grâces de vos contemporains?

 

       
         

René Descartes

      Le verbe "croire" que vous utilisez dans votre question m'interpelle à cause de ses implications profondes sur le sens exact de vos propos. Ainsi vous me demandez si je crois, c'est-à-dire si j'admets sans exiger de preuves, que Dieu existe ? Cette question n'a donc pas d'objet, puisque la croyance est l'antinomie de la connaissance, elle-même finalité du raisonnement. Cependant je répondrais avec plaisir à une autre question, si vous me le permettez, que je reformulerais ainsi : sur quoi repose votre connaissance de l'existence de Dieu?

Il faut donc revenir quelques instants sur l'importance cruciale de l'Idée sur nos conceptions. Toute idée représente quelque chose; telle est sa fonction. L'idée étant comme une copie, la cause de l'idée est l'original dont elle est la copie. Les idées imaginaires, comme les chimères, les fictions ou les fantasmes, ne représentent rien de réel, et se reconnaissent justement au fait qu'on peut les composer et les décomposer librement. Ce n'est nullement le cas de l'idée de Dieu: on ne peut pas ôter à Dieu un seul des attributs qui en définissent la Nature, soit la toute-puissance, l'éternité, l'infinité, l'omniscience, la bonté ; ils constituent un ensemble insécable.

L'idée d'un être infini ne peut naître dans un esprit fini comme celui de l'homme, lui-même être imparfait. Ce n'est donc pas un produit de l'imagination, ou une fiction, puisque l'idée représente fidèlement un être existant. De plus, elle excède, dépasse la capacité de nos esprits, et, quoique étant parfaitement concevable et même la plus claire et la plus distincte de toutes nos idées, elle est incompréhensible: l'esprit humain n'en fait pas le tour, ni ne pénètre l'étendue de sa profondeur.

Cependant existence et essence ne sauraient se rejoindre. Afin de montrer plus clairement la différence abyssale séparant ces deux termes, prenons pour exemple un morceau de cire, qui vient d'être tiré de la ruche: il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps, se trouvent en celui-ci. Mais maintenant, approchons ce morceau de cire d'une flamme: ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine peut-on le toucher, et bien qu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. Est-ce toujours de la cire? Il faut admettre qu'on a toujours affaire à de la cire; et personne ne le peut nier. Qu'est-ce que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction? Voilà une question essentielle dans notre raisonnement.

Certes ce ne peut être rien de tout ce qu'on y a remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement, ou l'ouïe, se trouvent changées, et cependant on reconnaît toujours la même cire. Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur du miel, ni cette agréable odeur des fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte? Considérons-le attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible, de muable.

Or qu'est-ce que cela: flexible et muable? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant ronde est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements, et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer, ni par une connaissance exhaustive de toutes les formes qu'elle puisse adopter...

Qu'est-ce maintenant que cette extension? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'IMAGINATION ce que c'est que cette cire et qu'il n'y ait que mon entendement seul qui le conçoive; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.

Or quelle est cette cire, qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit, n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée.

Ainsi l'existence pourrait être séparée de l'essence de Dieu, et on pourrait concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention, je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée de l'essence de Dieu, que de l'essence d'un triangle la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c'est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l'existence (c'est-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée.

Mais bien qu'en effet je ne puisse pas concevoir un Dieu sans existence, non plus qu'une montagne sans vallée, toutefois il ne s'ensuit pas qu'il y ait aucune montagne dans le monde, de même, quoique je conçoive Dieu avec l'existence, cela n'implique pas qu'il y en ait aucun qui existe: car ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses, mais au contraire c'est la nécessité de la chose même, à savoir l'existence de Dieu, qui détermine ma pensée à le concevoir de cette façon.

En espérant vous avoir fourni la réponse adéquate à une question non formulée mais cependant sous-jacente.

Cordialement,

René Descartes