Le corps et l'esprit
       

       
         
         

Charles Desjardins

      Monsieur,

J'avoue ne pas bien connaître votre pensée, sinon de réputation. Toutefois, en lisant votre correspondance sur Dialogus, j'ai buté sur une phrase où vous séparez l'individu en deux entités distinctes: le corps et l'esprit. Avez-vous déjà examiné la possibilité que ces deux entités pourraient former un tout indissociable et qu'à la mort du corps, il pourrait également y avoir mort de l'esprit?

Charles Desjardins

 

       
         

René Descartes

      Monsieur Desjardins,

À vrai dire j'attendais cette question avec impatience et anxiété, mais je suis finalement heureux que vous la posiez aujourd'hui.

Je suppose, et veuillez me corriger si je me fourvoies, que vous parlez dans votre lettre des neurosciences qui sont la fierté de votre siècle, et que c'est sur elles que vous vous fondez pour nier la séparation intellect/corporel. Ces neurosciences, Monsieur Dumontais m'avait avertit de leur existence et de leurs supposées conséquences sur mes raisonnements logiques. Mais je dois tout de suite éclairer un point obscur: Sur quoi vous basez-vous pour affirmer que l'âme ne survit pas à la mort corporelle? Car je parle bien de l'âme, l'esprit n'étant que la partie pensante de l'âme. L'âme est par définition immatérielle: par quel orgueil démesuré les scientifiques de votre époque peuvent-ils prétendre délimiter chronologiquement et spatialement cette substance?

Comment la mort, avant tout matérielle, pourrait affecter une substance immatérielle, ou plutôt comment peut-on affirmer une telle chose? Car il est vrai que l'âme et le corps entretiennent des rapports étroits, mais la dépendance n'est pas réciproque; le corps nécessite l'esprit pour exister, mais la réciproque n'est pas vraie. Tentez d'imaginer un montreur de marionnettes: le corps n'étant qu'une marionnette, et l'âme de l'homme pouvant être représentée par les mains du montreur...

Mais alors, me direz-vous monsieur Desjardins, l'âme serait d'après vous inaltérable, puisque insensible aux choses terrestres? L'âme, en tant que substance, peut être modifiée de l'extérieur: elle est donc malléable; ce sont les passions qui la modifient, le désir trop violent, les émotions, les défauts humains.... Ainsi l'immatériel agit sur l'immatériel, et le corporel sur le corporel.

En espérant vous avoir répondu de manière satisfaisante,

René Descartes
         
         

Charles Desjardins

      Monsieur,

Je vous remercie pour la promptitude et la sincérité de votre réponse. Je suis d'accord avec vous, rien ne prouve scientifiquement que l'âme, si âme il y a, ne survit pas au corps après la mort, mais l'inverse est également vrai. Comment prouver la présence ou l'absence de l'immatériel dans le corps humain?

Il ne s'agit donc pas d'une affaire de science, mais plutôt de croyance. La science de votre futur a réussi à faire reculer l'intervention divine dans les affaires humaines, mais pas à l'éliminer entièrement et je ne crois pas non plus qu'elle y parvienne. Il y aura toujours place pour le doute, si minime soit-il.

En fait, sur quoi vous basez-vous pour affirmer l'existence de l'âme? Les dogmes de la Très Sainte Église Catholique? Entre vous et moi, est-ce bien suffisant?

Charles Desjardins
         
         

René Descartes

      Monsieur Desjardins,

Votre lettre fait apparaître deux problèmes différents et que pourtant vous semblez vouloir confondre: d'une part vous vous questionnez sur l'existence de l'âme "dans le corps humain", et d'autre part vous vous interrogez sur la subsistance de cette âme lors de la mort corporelle. Je répondrais donc à votre lettre en deux parties.

Le caractère distinctif de l'esprit, et donc de l'âme, est la connaissance: l'être qui pense sait qu'il pense, et il s'arrange pour faire savoir, par un moyen ou par un autre, ce qu'il pense aux autres. Cette conscience est absente chez l'animal: toutes ses actions, et surtout les plus accomplies, peuvent être expliquées par la structure et la disposition de leurs organes et résulter de l'instinct. La perfection même de certaines de leurs actions plaiderait pour le caractère automatique de leur exécution. Au contraire, une action intelligente a toujours quelque chose d'imparfait et d'inachevé, et peut être encore perfectionnée. Parce qu'elle est libre, elle pourrait être autre qu'elle n'est, elle n'est donc pas strictement déductible des conditions naturelles. Finalement c'est la connaissance, le libre arbitre et aussi le langage qui caractérisent l'esprit, l'âme et donc l'humanité.

Comment une substance immatérielle pourrait être atteinte par la mort d'un corps, qui n'est en fait autre qu'une vaste et sophistiquée mécanique, à la régularité d'une horloge? Cette évidence nous permet d'affirmer que l'âme, si elle est immatérielle, n'est pas touchée par la mort corporelle. Mais votre objection, Monsieur Desjardins, ne tarde pas, et je ne peux qu'en saluer la justesse: comment, me direz-vous, pouvez-vous prouver l'immatérialité de l'âme humaine? Je dois ici avouer mon ignorance, qui n'est autre que celle de tous les hommes face à cette question: aucun raisonnement scientifique ne pouvant y répondre. Néanmoins nous pouvons conjecturer la nature de l'âme en étudiant ce qui l'affecte. L'amour est ce que je nomme une passion de l'âme, qui peut l'atteindre, la modifier. Or l'observation nous montre bien que l'attirance, introduction à ce qui deviendra l'amour, ne peut être mécaniquement expliquée : alors que toutes les femmes semblent avoir la même chance de vous plaire, Monsieur Desjardins, seul un faible pourcentage fera naître en votre âme un sentiment d'amour. Ainsi pouvons raisonner pour la tristesse, l'indécision, et d'autres passions de l'âme ... Ce qui affecte l'âme n'étant pas matériel, nous pouvons avec une certaine exactitude prévoir que l'âme est elle-même une substance immatérielle.

Vous pouvez donc constater qu'en laissant de côté tout préjugé religieux, nous pouvons conclure que l'âme ne subit pas la mort corporelle. Cependant vous avez entièrement raison: lorsque l'on s'attache à étudier ce qui est immatériel, le doute aura toujours sa place dans l'esprit de l'homme raisonnable. C'est ce doute qui le distingue du religieux.

René Descartes