Je suis donc je pense
       

       
         
         

Catherine Schubert

      Cher Monsieur Descartes, cher Maître,

J'ai la chance inouïe de correspondre personnellement avec Monsieur Bénédictus de Spinoza, vous rappelez-vous: votre plus mauvais élève! Comme je sais que Bénédictus n'a pas eu la vie toujours facile et que vous êtes un grand maître de la philosophie je ne crois pas toujours ce qu'il me dit mais il est si charmant! Par contre, il me répète sans cesse que vous êtes un provocateur avec votre célèbre phrase, qui vous a envoyé dans la postérité: «je pense donc je suis». Vous vous en doutez bien que pour mon pauvre Bénédictus, c'est inconcevable, alors il m'a chargé de vous faire parvenir ce message: «Monsieur Descartes ne serait-il pas possible s'il vous plaît de dire: «je suis donc je pense» signé: votre très honoré Bénédictus de Spinoza.» J'espère Monsieur Descartes que vous voudrez bien répondre à Bénédictus qui ne sait plus rien faire que de polir des verres de lunettes, que c'est ennuyeux!

À bientôt de vous lire.

Une fervente admiratrice, mais ne le dites pas à Bénédictus, il serait fâché.

Catherine

 

       
         

René Descartes

      Madame,

Je connais Spinoza pour un penseur indifférent aux tournures verbales. Il a de plus du français une connaissance fort rudimentaire. Je me vois donc dans l'obligation contrite de remettre en question la véracité du poulet que vous prétendez me transmettre de sa part. Je me plais de plus à croire que ce que votre époque nomme «cartésianisme» n'est pas un psittacisme.

Spinoza est un penseur aux vues extrêmes, intransigeantes même, mais ce n'est pas un sot, et encore moins un coquet ou un fâcheux. Comptez d'autre part sur ma complète discrétion. Celle-ci vous est d'autant plus acquise que le personnage -qui lit lui-même toutes ses lettres- a horreur qu'on le dérange dans son travail pour lui débiter des fadaises.

Mes respects et hommages,
Descartes
         
         

Catherine Schubert

      Cher Monsieur Descartes, cher Maître,

Merci de m'avoir répondu. Le Monsieur Spinoza que je connais manie très bien la langue française et je sais que vous avez très bien compris ce qu'il voulait dire: je suis donc je pense veut dire que parce que nous sommes nous pouvons penser et non pas comme vous le prétendez, parce que nous pensons, nous sommes conscients d'exister, car pour Bénédictus et je pense qu'il a raison ,il ne peut pas y avoir de distinction entre la pensée et le corps. Donc Monsieur Descartes, répondez, s'il vous plaît à la question que je vous ai posée dernièrement sinon je ne pourrai plus vous admirer et ce serait triste. Tiens, un mot que Bénédictus n´aime pas.

À bientôt et avec encore tous mes respects,

Catherine
         
         

René Descartes

      Je crois que la fin de votre admiration pour ma modeste contribution à la science marquera un pas décisif dans la fin de votre innocence. Je me tiens donc coi, pour le moment.

Bien à vous,

René Descartes