Je pense, je suis
       

       
         
         

Ann Alach

      Cher Monsieur Descartes,

Tout le monde connaît votre locution «Je pense donc je suis» (cogito ergo sum). Pourtant, un professeur de philosophie m'a affirmé que vous aviez tout d'abord écrit: «cogito, sum» (je pense, je suis) exprimant ainsi non pas un rapport de causalité entre le premier et le second terme de votre proposition, mais une équivalence absolue de ceux-ci. Quel est votre position définitive sur ce point? Doit-on déduire que puisque l'on «pense», c'est que l'on doit bien «être», ou alors que «penser», en soi, c'est déjà «être»? Platon lui-même, et à sa «théorie du monde de l'Idée» selon laquelle le simple fait de «concevoir» équivaut absolument à «matérialiser» ce que l'on a conçu, m'incite à penser que vous auriez effectivement pu mettre sur le même plan la pensée et l'existence. Serait-ce donc un souci de vulgarisation ou de simplification qui vous aurait amené, plus tard, à présenter la pensée comme la justification de l'existence plutôt que comme son équivalent?

Veuillez agréer, Monsieur Descartes, l'expression de mes respectueuses salutations.

Ann Alach

 

       
         

René Descartes

      Chère madame,

Je dois d'abord vous signaler un fait que votre époque semble avoir un peu oublié. J'ai écrit le Discours de la Méthode en français. Et si j'ai écrit cet opuscule en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de mes précepteurs, c'est parce que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions, que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens. Et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons, pour ce que je les explique en langue vulgaire.

J'ai donc dit, après avoir fictivement imaginé la fausseté de toute existence: «...pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité: JE PENSE, DONC JE SUIS était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.»

J'ai donc expliqué la signification et la teneur de cette maxime devenue si fameuse juste avant de la formuler. Le tout en termes que je crois sobres et libres de toute ambivalence ou malice. Méditez, s'il vous plaît, la quatrième partie de mon Discours telle quelle, rédigée en français, et laissez là toutes ces considérations par trop bysantines et vétillardes d'escorche latin. Elles vous éloignent de l'essentiel et vous emmènent errer dans le marécage des aphigouris scolastiques dont ma pensée cherche si intensément à se distancer.

Bien à vous,
René Descartes