Dualisme
       

       
         
         

Luc Benoit

      Cher René Descartes,

Un philosophe d'un autre temps nommé Martin Heidegger disait de vous que vous insistiez davantage sur le je pense que sur le je suis. Étant donné le dualisme qui règne au coeur de votre réflexion, ce philosophe a-t-il raison? Il me semble parfois que vous courez après votre tête si je puis dire. Que vous en semble?

Par ailleurs, je pense, donc je suis n'est-ce pas là une formulation un peu abstruse? Si Dieu fait en sorte que vous pensez, fait-Il aussi en sorte que nous existons à travers votre seule pensée? Finalement, n'est-il pas vrai que les mathématiques dont vous doutez peu ne sont en fait que des produits conventionnés de l'imagination? La dimension eidétique de la pensée et les mathémathiques ne sont-ils pas semblables?

Cordialement,

Luc Benoit

 

       

 

       

René Descartes

      Cher Luc Benoit,

"cogito ergo sum"

Cette belle langue latine ne permet pas de faire apparaître le sujet, et c'est peut-être cela qui ne vous permet pas de saisir ce concept. L'existence du Moi est la certitude sur laquelle j'appuie mon raisonnement: la conceptualisation du moi permet de faire naître le sujet à lui-même, et ainsi d'accéder à une sorte de conscience de soi. Mais qu'est donc ce moi? Qui suis-je?

Je suis avant tout une chose pensante, par essence et par nature. Je suis donc une âme et un esprit: l'un et l'autre ne se délimitant pas, mais l'esprit étant une âme entière qui pense. Vous lirez dans mon Traité des passions de l'âme le détail de ce que je vous explique ici: l'âme est substancielle mais immatérielle. En effet, le corps ne saurait être qu'un automate, qu'une machine, alors que l'âme elle ne peut avoir de rapport avec une étendue spatiale ou temporelle: et c'est là la différence essentielle entre le corps d'une part, et l'âme et l'esprit d'autre part.

Vous employez dans votre discours, cher Luc, une bien curieuse comparaison: vous dites que je coure après ma tête. Je dois avouer que je ne vous saisis pas bien, vous m'en excuserez mais j'évite autant que je peux de faire l'utilisation de métaphores ou de symboles, et surtout de les interpréter. J'attendrais donc que vous m'éclaircissiez avant de vous répondre.

Je pense avoir répondu à la première partie de votre lettre, mais alors l'étonnement s'empare une nouvelle fois de moi lorsque vous qualifiez la formulation "je pense donc je suis" d'abstrus, alors que cela me semble d'une clarté éblouissante. Peut-être est-ce la nature causale de la relation entre je pense et je suis qui vous gêne? Dans ce cas je vous recommande la lecture approfondie de mes Méditations Métaphysiques, qui vous aidera sûrement à comprendre en quoi la pensée sur soi révèle le soi ...

Que de questions contenues dans votre lettre! J'en viens maintenant aux deux dernières: la première concerne le monde extérieur à l'âme. L'individu est l'unique acteur de sa pensée. Le "nous" que vous utilisez n'a dès lors plus beaucoup de sens: de l'intériorité de la conscience de soi et la pensée découle l'individualisme de l'être, qui existe en soi et par soi. Mais la conscience de l'existence des autres passe par la pensée, bien sûr.

Votre seconde question porte sur la nature des mathématiques. Certes, la pensée "est par essence", mais je ne vois pas pourquoi vous croyez devoir comparer cette nature eidétique aux mathématiques. Les mathématiques sont créées par l'esprit de l'individu pour résoudre de la manière la plus raisonnée possible des problèmes. Elles ne doivent en tout cas rien à l'imagination!

En espérant vous avoir répondu de manière satisfaisante,

René Descartes
         
         

Luc Benoit

      En ce qui concerne votre tête qui vire et virevolte dans lâair, jâen suis venu à cette conclusion en me disant que si le doute hyperbolique vous amenait à douter de lâexistence de votre corps, mais pas du je pense, il me semblait alors que votre tête, comparable aux ailes dâIcare, sâétait peut-être enflammée en rêve pour une idée qui la propulsait trop près du soleil intelligible tout en laissant loin derrière votre corps. Au demeurant, je constate que vous êtes toujours fidèle à vos idées et cohérent avec elles.

Cher René, jâaurais encore bien des questions à vous poser du genre: est-ce que les esprits animaux sont matériels etc. Mais je nâose abuser davantage de votre précieux temps.

Cordialement,
Luc Benoit
         
         

René Descartes

      Continuez donc! cher Luc Benoit, je répondrais à vos questions du mieux que je pourrais. Vous ne pouvez savoir quel contentement j'éprouve de pouvoir discuter librement de ce qui est sensé préoccuper chaque homme, en l'absence des censures que posent les puissants de mon temps.

Après vos explications je saisis mieux votre propos. Contrairement à ce que vous dites, je n'ai jamais douté de l'existence de mon corps. Les douleurs dues à l'âge, que j'éprouve trop souvent, se chargent de me rappeller mon étendue physique. Seulement, et c'est ici que je pense répondre à votre question, le corps ne saurait limiter la Raison pure : avant d'exprimer son désir de bien utiliser sa Raison, le sujet doit se rendre maître de soi-même, grâce à sa volonté. Et je remarque en nous qu'une chose qui puisse nous donner juste raison de s'estimer, à savoir l'usage de notre libre arbitre, et l'empire que nous avons sur nos volontés. Le corps ne peut conditionner l'esprit.

J'entends par esprit la substance pensante de l'âme. Un esprit ne saurait exister sans âme, or l'animal, contrairement à la racine latine de ce mot, est un être inanimé. L'animal est donc dépourvu de raison, car sans cela l'homme ne pourrait se rendre comme maître et possesseur de la Nature...

René Descartes