Contre l'anthropomorphisme
       

       
         
         

Éloi Morin

      Monsieur Descartes,

Dans le chapitre IV de votre ouvrage intitulé LE MONDE, OU TRAITÉ DE LA LUMIÈRE vous écrivez, fort judicieusement, contre l'anthropomorphisme du vigneron [je cite dans une édition moderne, vous m'en pardonnerez]:

"Lorsque le vin qui est dans un tonneau ne coule point par l'ouverture qui est au bas, à cause que le dessus est tout fermé, c'est parler improprement que de dire, ainsi qu'on le fait d'ordinaire, que cela se fait par crainte du vide. On sait bien que ce vin n'a point d'esprit pour craindre quelque chose, et quand il en aurait, je ne sais pour quelle occasion il pourrait appréhender ce vide qui n'est en effet qu'une chimère".

Comment cette vision très juste de l'inertie spirituelle profondément inscrite dans les replis mécaniques des moindres éléments du monde peut-elle co-exister sans incohérence avec cette patente anthropomorphisation du tout de l'univers qu'est inévitablement ce dieu que vous n'avez pas osé éliminer de votre doctrine.

Éloi Morin

 

       
         

René Descartes

      Bonjour,

Je suis heureux de voir que mon Traité de la Lumière peut être lu au XXème siècle sans l'oppressante présence de ces doctes, qui ont fait tant de tort en cette année 1633, lorsque la Vérité, au travers de Galilée, fut si ouvertement bafouée.

L'exemple que vous relevez permet bien sûr de mieux comprendre en quoi la Nature est dénuée d'intentions. Mais vous croyez ensuite bon de nommer par "incohérence" une notion qui apparemment vous échappe... Je prendrais comme exemple le raisonnement géométrique: supposant un triangle, il faut que ses trois angles soient égaux à deux droits, mais cela ne me prouve en rien qu'il n'y ait au monde aucun triangle. Il est donc plus certain que Dieu existe qu'aucune démonstration de géométrie saurait être. Dieu, l'Être Parfait, est, et ne peut être imaginé: l'anthropomorphisme que vous m'attribuez ne serait que la conséquence d'une utilisation de l'imagination afin de tenter de comprendre l'Être Divin. Or celui qui ferait sienne cette démarche ferait tout de même que s'il voulait se servir de ses yeux pour détecter sons ou odeurs.

Je vous demanderais donc de relire mon Discours de la Méthode, et plus particulièrement la Quatrième Partie: elle vous permettra très certainement une compréhension plus claire et distincte de la manière dont j'aborde la métaphysique.

Nier Dieu, c'est attribuer aux Lois naturelles une intention efficiente, si primitive qu'elle soit. Je reprendrais, une fois n'est pas coutume, une phrase d'Aristote, qui énonce que pour bien voir, il faut être à la bonne distance d'un objet ayant les bonnes dimensions, et je rajouterais qu'il faut pour cela avoir le bon outil. Seul la Raison, attribuée à l'homme par Dieu et donc ayant les caractéristiques divines, permet d'approcher intelligemment l'infinie perfection de Dieu. La révélation ne permettant pas l'érection de certitudes comme le permet la Raison.

René Descartes
         
         

Éloi Morin

      Vous admettez désanthropomorphiser Dieu. C'est de bonne tenue et ne vous nuira pas chez nous comme cela vous a nui en ces temps "de trop lourde police" pour reprendre votre beau mot. Mais attention vous attestez aussi de la souveraineté de la raison humaine sur le monde. En une logique implacable à laquelle nous a habitué votre vieil ennemi GASSENDI, il découle que désanthropomorphiser Dieu c'est lui nier tous traits humains, y compris le trait de raison. On ne désanthropormophise pas à demi, c'est inexorable, sinon la superstition et les ténèbres se maintiennent crus et intacts. Comment ce Dieu privé de raison peut-il assurer la cohésion d'un univers qui s'il n'est pas en soi raisonnable, donne bel et bien prise à la raison humaine? Il y a un hiatus dans le raisonnement là...

Éloi Morin

p.s. Du Discours de la Méthode j'ai surtout tiré qu'il faut se défier des renvois scolastiques à la pensée livresque. Sur ce conseil -qui est le vôtre- j'éviterais donc de me replonger trop vite dans ce qui est avant tout pour moi la niche touffue et -vous me pardonnerez- paradoxale du Cogito...
         
         

René Descartes

      Monsieur Morin,

J'admire vos tentatives, empreintes de bon sens, pour éclairer un paradoxe dans ma pensée. Mais avant de construire une objection, il est impératif d'avoir en main tous les éléments nécessaires à la réflexion. Et c'est ici que le bât blesse, car apparemment vous n'avez cru bon de lire ma réponse de manière alerte et attentive... Ce qui distingue l'humain du divin n'est pas l'esprit mais le corps: l'Être Parfait d'après moi est un esprit, donc doué de Raison - qui plus est d'une infinie Raison - , privé de ce qui limite l'homme, c'est-à-dire privé de dimensions.

La Raison n'est donc pas plus humaine que divine. La Raison permet d'élever l'homme, au-dessus du doute, de l'inconstance, de la tristesse, elle tend donc vers la perfection: comment imaginer Dieu, l'Être Parfait, somme des perfections, privé de la perfection qu'est la Raison? Et vous devez vous rendre compte de la faille de votre raisonnement, qui réside principalement dans une erreur de caractérisation de la Raison. J'irais même plus loin, à condition que vous m'accordiez l'hypothèse qui consiste à conjecturer que tout ce qui est humain est imparfait, hypothèse d'ailleurs validée par l'observation, et dans ce cas on peut dire que la Raison est don du divin, accordée à tout homme dans une égale mesure.

Vous en bénéficiez donc, cher monsieur Morin, alors tâchez maintenant de ne pas la délaisser lors de l'écriture de vos objections.

Amicalement,

René Descartes
         
         

Éloi Morin

      Ah Cartesius mon petit bonhomme, tu ne lâches pas facilement!

Un être sans dimension mais doté de raison! Ah c'est maintenent que vous allez me faire citer le Discours de la Méthode. Pas les phrases historiques non. Simplement ceci (fin de la quatrième partie): "nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entrée sur le corps d'une chèvre, sans qu'il faille conclure, pour cela, qu'il y ait une chimère: car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable."

Certains esprits pastoraux ou sylvestres tirent leurs chimères du plan bestiaire. Mais en sa qualité d'être sans dimension mais doté de raison, il semble patent que c'est du plan de la spéculation géométrique que jaillit la Chimère de Cartesius.

Éloi Morin
         
         

René Descartes

      Monsieur Morin,

Vous me semblez monsieur Morin bien sûr de la justesse de votre raisonnement, mais je dois vous dire une fois de plus que vous ne pouvez aboutir à rien en ne conservant que la moitié de ce que je dis, ce serait comme, utilisons ici un de ces exemples dont vous semblez raffoler, tenter de tracer un triangle avec une corne de chèvre ...

En effet, nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d'une chèvre, sans qu'il faille conclure, pour cela, qu'il y ait une chimère: car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable, mais elle nous dicte bien que toutes nos idées ou notions doivent avoir quelque fondement de vérité, car il ne serait pas possible que Dieu, qui est tout parfait et tout véritable, les eût mises en nous sans cela.

Peut-être mes écrits ne sont-ils pas restitués en totalité dans vos éditions du XXème siècle, mais peut-être que vous n'avez simplement pas compris ce qui à mes yeux était d'une simplicité lumineuse. Dans la phrase que vous prenez partiellement de mon Discours de la Méthode, j'évoque tout simplement les deux manières de parler d'une chose : l'imaginer ou la voir, et la penser. Nous n'avons point l'assurance que ce que nous voyons est vrai, ainsi nos sens ne peuvent nous apporter plus de justesse que nos rêves. Par contre l'utilisation de la Raison, et donc l'élaboration de concepts et d'idées, ne peut entièrement mener à une illusion, car la Raison nous vient de Dieu.

Pour arriver à la conclusion que Dieu est être de raison pure sans dimension, j'ai établit un raisonnement fondé sur le fait que la nature intelligente est distincte de la corporelle, et qu'une relation entre le corps et l'âme ne peut qu'être le moteur d'une dépendance, et donc facteur d'imperfection. D'où ma conclusion: votre chimère n'a plus lieu d'être, pas plus que vos "spéculations géométriques".

J'écris dans Regulae ad directionem Ingenii que tous les esprits ne sont pas également portés à découvrir spontanément les choses par leurs propres forces, je vous inciterais donc à relire, cette fois sans ellipses, mes écrits.

Amicalement,

René Descartes