Cette femme en Suède
       

       
         
         

Isabelle Cohen

      Vous auriez connu, en Suède, une femme d'une intelligence supérieure à qui, dit-on, vous devriez une bonne partie de votre rationalité dans ce qu'elle a de plus fondamental. Parlez-nous de cette relation, au plan humain et philosophique, et de votre dette méconnue envers elle.

Isabelle Cohen

 

       
         

René Descartes

      Chère Madame,

Je suis presque troublé par votre lettre: ma vie n'aurait-elle plus de secrets pour vous, habitants du XXème siècle? Mais c'est vrai, la femme dont vous parlez existe. C'est vrai, notre relation dépasse largement le sens que l'on accorde généralement au mot passion. C'est vrai, une telle relation constituée fondamentalement d'une réciprocité sans bornes peut être, et est certainement le moteur de la recherche intellectuelle. C'est vrai, sans l'humanité qu'elle accorde à la connaissance, la froideur de la recherche du savoir serait...

Mais je dois arrêter ici cette lettre et consacrer mes réponses non à ma vie privée, qui est de toute façon par essence inintéressante pour tout autre que moi, mais à la philosophie et au bon sens.

Respectueusement,

René Descartes
         
         

Isabelle Cohen

      Peu importe l'identité de cette haute, très haute dame de la cour. Son influence sur votre pensée reste mal éclaircie, car si nous avons toutes vos lettres lui étant adressées (vous avez bien lu!) nous n'avons pas les siennes, du moins pas dans les éditions courantes de votre oeuvre, ce qui est bien discriminatoire, admettez-le avec moi. Mais passons. Venons-en aux faits. Son influence sur le cartésianisme?...

Isabelle Cohen
         
         

René Descartes

      Madame Cohen,

C'est la déception qui me gagne à la lecture de votre message. Ma dernière lettre contenait la réponse à vos actuelles questions: j'apprécie votre promptitude à m'écrire, mais essayez de grâce d'éviter les redondances!

Ce que vous nommez influence n'est pas une influence sur le cartésianisme, mais a joué un rôle déterminant sur ma personne lors de ma recherche de la Vérité, un rôle de catalyseur, pour prendre un terme technique. Il est possible que sans la présence épistolaire, ou en cette année 1649 la présence quotidienne, de la reine Christine, l'acèse intellectuelle à laquelle je m'astreins avant toutes mes réflexions n'eut pas été aussi supportable.

Mais, et ici je m'avance sur le terrain du mécanisme intellectuel, peut-être aussi n'y aurait-il pas eu Les Passions de l'âme sans elle, qui m'a permit d'analyser celles-ci à travers l'expérimentation...

Comme vous pouvez le constater, son influence sur moi, je le reconnais sincèrement, a - et continue d'être - très bénéfique ; quand à votre plainte concernant la publication de ses lettres, je dois vous révéler que, par sa demande, je les garde cachées.

Bien à vous,

René Descartes
         
         

Isabelle Cohen

      Très bien, Monsieur Descartes. Je ne voudrais pas vous bousculer. Aucune influence de Christine de Suède sur votre doctrine intellectuelle. Bien, je m'incline. Et Elizabeth de Bohème, même commentaire? Vous ne lui avez dédié vos PRINCIPES DE PHILOSOPHIE de 1644 que par grandeur chevaleresque?

Isabelle Cohen
         
         

René Descartes

      Chère Madame Cohen,

Comment répondre à ces accusations? Par la lassitude peut-être...

Dans ma lettre précédente, j'écris sincèrement l'influence de la reine Christine sur ma personne (je cite, "peut-être aussi n'y aurait-il pas eu Les Passions de l'Âme sans elle")... mais vous m'accusez de nier cette influence...

Dès lors que penser du dialogue en cette fin de XXème siècle? L'individu de votre époque se vante peut-être d'avoir atteint un niveau de connaissance exeptionnel, de pouvoir, comme ce cher Philibert ou ce cher Sinclair me l'ont expliqué à ma grande surprise, atteindre physiquement des corps célestes comme la Lune, de maîtriser leur environnement...

Mais a-t-il perdu la faculté d'entendre l'autre? Le mot "dialogue" dans la langue française du XXème siècle aurait-il changé de sens?

La réciprocité, l'entendement sont pour moi les deux caractères fondamentaux d'une relation: je les retrouvais dans mes échanges avec la reine Christine et la princesse Elisabeth. Evidemment je ne sacralise pas le siècle dans lequel je vis, bien au contraire, au vu de tous les éléments qui peuvent y limiter la Raison: préjugés religieux ou de toutes sortes, illétrisme des puissants ... Je m'interroge uniquement sur la portée d'action d'un homme de bon sens au XXème siècle: l'écoute-t-on?

René Descartes
         
         

Isabelle Cohen

      Je vous ai entendu. Merci.

Isabelle Cohen