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écrit à

   


Gilles Deleuze

     
   

En vérité...

   

Monsieur Deleuze,

Je crois que vous n'aimez pas trop l'idée de vérité.
Qu'en est-il de votre pensée vis-à-vis de ce sempiternel leitmotiv de la philosophie?

Curieusement,

Théophile


Ravi de votre question cher Théophile (quel beau nom, si leibnizien!)

Vous savez, je me sens un philosophe de l'immanence contre la transcendance, de la création contre la re-présentation, de la singularité contre la généralité, etc. Sentez l'opposition des deux séries qui courent en parallèle et s'opposent en disposant chacune d'un mode d'appréhension du monde. A propos du problème de la vérité, je bouscule une longue tradition; mais seulement une certaine tradition. Voyez comme je me situe dans une belle lignée: les stoïciens, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche, Bergson, Whitehead, etc. De fait, la vérité conçue comme «adequatio rei et intellectus» impose un rapport de transcendance entre moi sujet pensant et la chose, nécessite la re-cognition - que je puisse reconnaître une chose pour savoir que je dis vrai quand je désigne cette chose -; et nous entraîne dans la généralité - les chaises ont des pieds. Précisément tout ce à quoi je m'oppose. Le problème de la vérité est qu'elle est souvent peu intéressante: les chaises ont quatre pieds est sans doute vrai mais foncièrement inintéressant. Moi Deleuze, je veux m'amuser, trouver du nouveau, de l'intéressant quand je pratique la philosophie.

Bergson écrivait: «La durée de l'univers ne doit faire qu'un avec la latitude de création qui y peut trouver place.» Le devenir est donc création, nouveauté imprévisible. Le tout se crée, et ne cesse de se créer dans une autre dimension sans parties, comme ce qui entraîne l'ensemble d'un état qualitatif à un autre, comme le pur devenir sans arrêt qui passe par ces états. La philosophie n'échappe pas à cette règle. L'idée d'une vérité universelle, non historique, tout ça est hors de propos. Disons-le tout de suite: la philosophie, pour moi, est une affaire de création de concept. Dès lors, il n'y a de vérité que créée. J'aime ce mot de Nietzsche: «La vérité n'est pas quelque chose qui serait à trouver et à découvrir - mais quelque chose qui serait à créer»

Le problème, cher Théophile, n'est pas le faux, mais l'inintéressant, le déjà dit déjà lu mille fois. La pensée doit surmonter ces tendances qui l'engluent dans la bêtise: la création devient désormais le critère axiologique qui distingue la réussite de la pensée. Le lien avec l'art est donc éminent, puisque la réussite de la pensée s'indexe sur le procédé des arts, à savoir la création. Déjà, la philosophie doit s'instruire des arts pour se délivrer d'une image abstraite de la pensée, et réussir à déterminer concrètement la pensée comme création. La modalité artistique de la philosophie est clairement exprimée dans ce passage: dire «la vérité est une création» implique que la production de vérité passe par une série d'opérations qui consistent à travailler une matière. Je m'écarte donc des images traditionnelles de la philosophie: celle-ci n'est ni contemplative (visée d'une essence éternelle), ni réflexive (seconde), ni périmée (mort de la métaphysique), ni communicationnelle (forum des opinions), elle est critique et active, c'est-à-dire affirmative. La vérité, c'est seulement ce que la pensée crée, compte tenu du plan d'immanence qu'elle se donne comme présupposé - c'est-à-dire d'une orientation de la pensée. Ce n'est donc pas la vérité qui inspire la philosophie, mais l'Intéressant, le Remarquable, le Nouveau. Il n'y a de vérité que créée et le critère de vérité n'intervient que dans le rapport du concept à son plan d'immanence. Un concept a toujours la vérité qui lui revient en fonction des conditions de sa création.

Mais l'accent mis sur cet acte créateur singulier n'entraîne-t-il pas un atomisme, une solitude, bref un relativisme de la pensée? Va-t-on me ranger parmi les sophistes? Je le reconnais. A la limite, n'est-ce pas chaque grand philosophe qui trace un nouveau plan d'immanence, apporte une nouvelle matière de l'être et dresse une nouvelle image de la pensée, au point qu'il n'y aurait pas deux grands philosophes sur le même plan? C'est vrai que nous n'imaginons pas un grand philosophe dont on ne doive dire: il a changé ce que signifie penser, il a «pensé autrement» (suivant la formule de Foucault). Mais alors comment s'entendre en philosophie, s'il y a tous ces feuillets qui tantôt se recollent et tantôt se séparent?

La conséquence est une nouvelle conception de l'histoire de la philosophie, mon petit Théophile. L'évaluation d'une philosophie et de ses idées ne peut faire l'objet d'une mesure unifiée, qui serait préexistante, extérieure, transcendante, bref anhistorique. La critique n'est donc pas destruction mais transport! Critiquer c'est porter sur un autre plan d'immanence, changer un problème. La discussion ne dispose d'aucun étalon extérieur, d'aucune référence universelle. Elle est d'ailleurs ennuyeuse et autoritaire. Bergson fustige ainsi: «On appelle couramment et peut-être imprudemment «raison» cette logique conservatrice qui régit la pensée en commun: conversation ressemble beaucoup à conservation. Elle est là chez elle. Et elle y exerce une autorité légitime.» Au contraire, la nouveauté n'implique ni «discussion» avec l'ancien, ni négation du passé, ni reprise et progrès, mais l'instauration d'une perspective qui transforme aussi l'histoire de la pensée en la faisant devenir. Puissent ces quelques boutades philosophiques te donner envie de poursuivre la réflexion.

Chaleureusement,

G.D.