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Bonjour Monsieur Darwin,
J'ai étudié votre théorie de l'évolution en
classe, et j'aurais plusieurs questions à vous poser. En fait, pour nous, votre
théorie est un peu comme une évidence. Moi je me demande comment on a pu ignorer
si longtemps que les êtres vivants évoluent, qu'ils ont des liens de parenté,
que manifestement l'homme et le chimpanzé ou le gorille ont plein de points
communs.
Alors je voudrais savoir comment cette idée vous est venue. Je
sais bien que vous avez étudié les pinsons dans les îles Galápagos et tout un
tas d'autres animaux, et aussi des plantes, mais ce que je voudrais savoir c'est
si ça vous est venu comme ça, un beau jour, comme une évidence: la seule façon
pour expliquer ce que vous observiez de façon logique -un peu comme un éclair-
ou si ç'a été plus lent et plus difficile. Parce que tout de même, si j'ai bien
compris, vous étiez croyant, et même si ce n'est pas tout à fait incompatible,
ça déstabilise un peu la création divine.
En tout cas j'ai lu sur un
courrier que vous étiez devenu agnostique. Ma deuxième question est donc: est-ce
votre théorie qui vous a rendu agnostique?
Les autres questions, je vous
les poserai peut-être plus tard, mais elles sont plus compliquées.
Bonne
soirée.
Chère Charlotte,
L’idée que les êtres vivants n’avaient pas été créés
tels qu’ils sont aujourd’hui, demeurant inchangés au cours des temps
géologiques, mais au contraire que les espèces avaient pu, en se modifiant au
cours du temps, engendrer de nouvelles espèces, a commencé à germer dans mon
esprit dans la dernière partie de le voyage autour du monde que j’ai effectué à
bord du Beagle de 1831 à 1836. Au départ, et pendant une bonne partie du voyage,
je croyais effectivement que les êtres vivants avaient été créés peu ou prou
comme le décrivait la Bible. L’idée que les espèces aient pu être créées
séparément n’est d’ailleurs pas incompatible avec l’observation très ancienne
que certains êtres vivants présentent des caractéristiques communes, comme c’est
le cas entre l’homme et les grands singes. L’explication qui était donnée était
que ces êtres vivants avaient été conçus selon le même plan.
Cependant,
mes observations faites au cours du voyage, confortées à mon retour par
l’analyse des spécimens que j’avais rapportés, m’ont peu à peu convaincu que la
fixité des espèces était peu compatible avec certains faits. Par exemple, il
était difficile d’expliquer comment des espèces vivant dans des îles éloignées
du continent, dans des milieux différents, puissent être proches d’espèces
continentales, sauf à supposer qu’elles dérivaient de ces espèces dont elles
avaient divergé par modification. Cette idée s’est confortée dans mon esprit
après mon retour. Aux îles Galápagos, j’avais collecté quelques spécimens
d’oiseaux assez différents les uns des autres, présentant une grande variété de
morphologies. N’étant pas un spécialiste d’ornithologie, je n’avais pas fait une
identification précise de ces oiseaux, et ce n’est qu’après que l’éminent
ornithologiste John Gould eut examiné mes spécimens qu'il m’informa que ces
différentes espèces étaient toutes du même groupe. Cela était difficile à
expliquer, sauf à supposer que ces espèces de pinsons provenaient toutes d’une
population originelle de pinsons venue du continent américain, et qui s’était
progressivement diversifiée selon les milieux jusqu’à l’apparition d’espèces
nouvelles. Un raisonnement similaire pouvait être fait à propos des tortues des
îles Galápagos, dont Thomas Bell détermina qu’elles constituaient des espèces
indigènes des Galápagos. Ainsi, dans les mois qui ont suivi mon retour de
voyage, j’étais convaincu que les espèces n’étaient pas fixes mais qu’elles
descendaient les unes des autres par modification.
Cependant, je n’avais
pas l’idée du mécanisme responsable de ces modifications. Cette idée m’est
apparue le vingt-huit septembre 1838, à la lecture de l’essai de Malthus sur les
populations humaines. Dans cet essai, Malthus explique que les populations
croissent en théorie de manière géométrique, par multiplication à chaque
génération. Cependant, en réalité, les populations restent stables, les
ressources étant limitées, et beaucoup d’individus mourant jeunes de misère, de
malnutrition ou de maladie. En extrapolant cette constatation à l’ensemble des
êtres vivants, il m’est apparu que, à chaque génération, beaucoup d’individus
naissent qui ne pourront pas survivre et engendrer une descendance, étant en
concurrence pour des ressources limitées. C’est ce que j’ai appelé la lutte pour
l’existence. Or, tous les individus ne sont pas identiques et présentent entre
eux des petites différences qui peuvent avantager certains d'entre eux au
détriment d’autres. C’est cet avantage dans la lutte pour l’existence que j’ai
appelée la sélection naturelle, par analogie avec la sélection artificielle
faite par les paysans et les éleveurs qui sélectionnent les meilleures semences
ou les meilleurs reproducteurs, pouvant ainsi créer des variétés nouvelles assez
rapidement.
Cette conception est différente de la création du monde dans
la Genèse, mais j’avais à cette époque cessé de croire en cette version de
l’origine des êtres vivants, incompatible avec les faits biologiques tels qu'on
pouvait les observer. C’est la constatation que l’explication biblique de
l’origine des espèces était incompatible avec les observations qui m’a amené à
chercher, puis à trouver, une théorie explicative. Cependant, ma théorie, si
elle est incompatible avec une interprétation littérale de la Bible, n’empêche
cependant pas de croire que la cause première de l’origine ait une volonté
intelligente. C’était d’ailleurs mon point de vue lorsque j’ai rédigé
l’Origine des espèces. J’avoue que les arguments en faveur d’une telle
idée me semblent au final assez ténus. En particulier, personne ne peu nier
qu’il y ait beaucoup de souffrance en ce monde. Si le monde était effectivement
le fruit d’un dieu omnipotent, omniscient et bienveillant, quel avantage
aurait-il aux souffrances non seulement des hommes mais aux millions d’animaux
inférieurs, depuis les temps les plus anciens? Ce très vieil argument de
l’existence de la souffrance contre l’idée d’une cause première intelligente est
pour moi majeur, alors que l’existence de cette souffrance s’accorde bien avec
l’idée que tous les êtres organiques se sont développés par les variations et la
sélection naturelle de manière non intentionnelle.
Sincèrement
vôtre,
Charles Darwin
Tout d'abord, merci de votre réponse.
Donc, si j'ai bien compris, avant
vous, on pensait que le Créateur avait quelques plans d'organisation tout prêts
et s'amusait à en faire quelques variations pour diversifier un peu le monde
vivant? Mais comment cela pouvait-il être compatible avec quelque chose dont
vous parlez dans votre lettre, qui est la sélection effectuée par les éleveurs
et agriculteurs? En fabriquant des variétés parfois très éloignées du modèle
initial, ils se substituaient donc à Dieu en créant à partir d'un brouillon
quelque chose de beaucoup mieux adapté à leurs besoins? Comment percevait-on
cela?
Maintenant, en ce qui concerne votre croyance ou non en Dieu, la
souffrance humaine et animale ne date pas de votre siècle, et à moins que vous
n'ayez évolué dans un milieu très très favorisé et beaucoup fait l'autruche,
vous devez en avoir eu conscience bien avant vos travaux sur l'origine des
espèces. Par ailleurs, si c'était un argument pour ne pas croire en Dieu, il y
aurait bien peu de croyants, parce que personne ne peut ignorer cela. Et les
croyances en un Dieu ou même plusieurs datent de je ne sais pas quand et
continuent à votre époque, à la mienne aussi, et ça ne semble pas vraiment en
déclin. Par ailleurs, le point de vue athée de la chose est bien que l'homme a
créé Dieu pour mieux supporter la souffrance liée à sa condition et l'idée de la
mort. Donc si un même argument peut conduire à Dieu ou en détourner, ce n'est
pas un argument...
Cela dit, vous ne répondez pas clairement à ma
question; si vous ne voulez pas dire que c'est votre théorie qui vous a rendu
agnostique, vous pouvez, mais je n'arrive pas vraiment à dissocier l'un de
l'autre.
Je vous souhaite une bonne année: chez moi c'est de saison, mais
je ne sais pas dans laquelle on est sur Dialogus.
Charlotte
Chère Charlotte,
Vous avez une manière très imagée d’exprimer les choses.
L’idée que les espèces constituent des entités fixes d’origine divine n’est pas
incompatible avec la possibilité que l’homme puisse faire apparaître des
variétés nouvelles, car même ces variétés respectent le plan de l’espèce. Je
précise toutefois que c’est un point de vue que je ne partage pas, et je pense
avoir suffisamment démontré, dans «L'Origine des espèces», que les limites entre
espèces peuvent être très floues.
Je vous accorde que la souffrance
humaine et animale n’est pas nouvelle, et que c’est un argument ancien contre
l’idée de l’existence d’un dieu bienveillant. Je ne parle pas ici de la
condition de mortel et de la souffrance éventuelle que l’idée de la mort peut
provoquer, qui ne concerne de toute manière que l’homme. La question de la
souffrance et celle de l’immortalité ne sont pas le même argument.
Ensuite, il ne s’agit pas d’argument logique mais de croyance. Et, dans
ce cas, la même constatation peut conduire à Dieu ou l’en détourner, selon
l’inclinaison de chacun.
Quand je dis que ce n’est pas
ma théorie qui m’a rendu agnostique, c’est la simple
constatation qu’à un moment où j’ai publié
«L’Origine des espèces», même si j’avais
depuis longtemps cessé de croire à la
vérité révélée des textes
sacrés, je n’avais pas abandonné l’idée que la
cause première du monde avait un esprit intelligent, d’une
certaine manière analogue à l’esprit humain. Mais,
évidemment, le fait d’imaginer ma théorie est lié
au fait d’avoir cessé de croire que les récits bibliques
de la création du monde et de l’histoire de la terre
étaient véridiques.
Je vous remercie pour vos
souhaits de bonne année, bien que nous soyons ce jour, dans mon monde, le
dix-huit juin.
Cordialement,
Charles Darwin
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