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Je vous admire beaucoup.
Pouvez-vous me dire le secret du chaînon manquant que
nous, chers vivants, aimerions connaître?
Cher Monsieur,
Il n’y a pas de «secret du chaînon manquant». La
notion ou l’expression de chaînon manquant ne figure pas dans ma
théorie de l’évolution. «Chaînon
manquant» est une expression populaire
pour désigner une forme de transition entre une espèce
ancestrale
fossile et une espèce plus récente, qui en descend.
Considérons que les
oiseaux descendent de reptiles: il doit exister, selon ma
théorie, des
espèces fossiles issues des reptiles anciens et ancêtres
des oiseaux
actuels. Archæopterix lithographica, espèce
préhistorique découverte en
1861 en Allemagne et qui présente à la fois des
caractéristiques de
reptiles et d’oiseaux, peut être considéré comme
une espèce transitoire
entre ses ancêtres reptiles et les oiseaux actuels. Pour employer
une
expression imagée, Archæopterix est un
«chaînon manquant» entre les
reptiles primitifs et les oiseaux actuels (à ceci près
qu’il ne manque
plus). De même, si l’on suppose que l’homme contemporain a
évolué à
partir d’anciens primates, il a dû exister des hominidés,
aujourd’hui
disparus, intermédiaires entre ces primates ancestraux, communs
au
singe et à l’homme, et l’homme actuel. De fait, les
hominidés
représenteraient un chaînon entre ces primates ancestraux
et l’homme
actuel. L’homme de Neandertal, dont le fossile a récemment
été
découvert en Allemagne également, est peut-être un
de ces hominidés de
transition, et ainsi, si l’on peut dire, un «chaînon
manquant». La
notion de «chaînon manquant» n’a dès lors rien
de secret ou de
mystérieux. C’est une formule utilisée pour
désigner la place que l’on
peut attribuer à un fossile dans l’arbre de l’évolution.
La réponse
n’est pas nécessairement simple, car l’évolution ne se
déroule pas
uniquement selon des chaînes continues de transformation des
espèces
les unes dans les autres mais également par bifurcation. Par
conséquent, une espèce antédiluvienne apparaissant
comme une forme
intermédiaire peut être une véritable espèce
de transition entre une
espèce ancestrale et une espèce actuelle. Elle peut
cependant être
aussi une forme ancestrale d’une branche évolutive proche et
néanmoins
distincte. Ainsi, l’homme de Neandertal est peut-être un
ancêtre de
l’homme actuel. Il se peut également qu’il soit une forme
fossile de
branche évolutive proche, voire distincte, de la branche
évolutive
d’Homo sapiens. Quoi qu’il en soit, il n’y a ni mystère ni
secret
attaché au «chaînon manquant», simplement une
analyse paléontologique
rigoureuse à pratiquer pour placer correctement les formes
préhistoriques intermédiaires dans l’arbre
évolutif. Le côté mystérieux
ou secret vient d’un simple effet de formulation. Parler de
«chaînon
manquant» suppose qu’on ne l’a pas trouvé et que,
dès lors, on est dans
la quête perpétuelle d’un objet insaisissable. Il s’agit
d’un pur effet
de formulation. Il faut prendre l’expression «chaînon
manquant» pour ce
qu’elle est: une expression populaire et imagée dans laquelle le
mot
«manquant» signifie seulement «manquant
jusqu’à ce que on l’ait
trouvé». C’est le seul le sens valable que l’on peut
donner à cette
expression: la dénomination d’espèces de transition entre
formes
ancestrales et espèces actuelles, dont ma théorie
prédit l’existence.
Les archives fossiles en ont conservé quelques-unes. Les
paléontologues
ont étudié une toute petite partie de ces archives et, de
temps en
temps, comme ç’a été le cas pour
Archæopterix, ont pu identifier une de
ces espèces de transition. Parler dans l’absolu «du»
– comme s’il n’en
existait qu’un – «chaînon manquant» n’a en revanche
pas de sens, et
donc aucun secret, sinon celui du non-sens.
Cordialement,
Charles Darwin
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