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Bonjour,
J'espère que vous n'êtes pas mort... Je vous ai écrit le neuf
novembre et je n'ai pas eu de réponse. Avec ces brèches dans l'espace-temps
créées par Dialogus, on ne sait pas ce qui peut arriver. Mais bon, mon courrier
s'est peut-être égaré dans le XXème siècle, ça peut arriver. Ou bien
est-ce ma question qui n'était pas intéressante? Alors je vais vous en poser
d'autres.
D'abord, connaissez-vous Grégor Mendel? Il est tchèque, c'est
un moine qui travaille sur la transmission des caractères chez les plantes, et
vous devriez aller discuter avec lui si ce n'est déjà fait: je suis sûre que ça
vous intéresserait. Ensuite, j'ai vu que vous vous intéressiez à la géologie, et
j'aimerais mieux connaître les conceptions sur ce sujet à votre époque. Quel âge
donnait-on à la Terre? Sur quels critères se basait-on pour l'estimer? Même
chose pour les fossiles dont vous parlez beaucoup. Leur attribuait-on un âge, et
comment? J'aurais bien d'autres questions, mais je vais attendre de voir si la
non-réponse précédente était due à un mauvais fonctionnement des moyens de
communication, ou si vous êtes définitivement retourné au XIXème
siècle, sans plus de contact avec nous.
Bonne fin d'année et portez-vous
bien,
Charlotte
Chère Charlotte,
Je vous rassure tout de suite, je ne suis pas mort. Je
vois que dans votre monde vous avez pris l’habitude de communications très
rapides. J’ai répondu il y a peu à votre dernière lettre. J’espère que vous avez
reçu cette missive.
Pour ce qui est de votre présente lettre, je ne
connais pas ce Gregor Mendel.
Pour ce qui est de la géologie, je m’y
suis effectivement beaucoup intéressé, même si mes premiers contacts avec cette
discipline ne furent pas très heureux. Lorsque j’étais étudiant à l’université
d’Édimbourg, j’ai assisté aux cours de géologie de Jameson, qui étaient
incroyablement ennuyeux. Le seul effet qu’ils ont eu sur moi a été de me
convaincre de ne plus jamais, de toute ma vie, ouvrir un livre de géologie ou,
d’une manière quelconque, étudier cette science. Heureusement, je ne me suis pas
tenu à cette résolution.
En 1831, étudiant à Cambridge, j’ai étudié la
géologie avec Adam Swedgwick, en particulier lors d’une étude de terrain au Pays
de Galles. J’ai ensuite étudié les ouvrages de Charles Lyell que j’ai lus lors
de mon voyage à bord du Beagle –le premier volume m’a été offert par le
capitaine du bateau, Fitzroy. Mon voyage autour du monde m’a permis d’appliquer
sur le terrain des conceptions de Charles Lyell, aux îles du Cap Vert tout
d’abord, puis en Amérique du Sud où j’ai mené de nombreuses expéditions
à travers la Terre de Feu, la Patagonie, l’Argentine et le Chili, y compris les
Andes. J’ai été témoin du tremblement de terre de 1835 qui a ravagé le sud du
Chili.
Concernant la datation des temps géologiques, les études
stratigraphiques menées depuis la fin du XVIIIème
siècle ont permis de découper les temps
géologiques en ères successives (primaire, secondaire,
tertiaire...), qui ont ensuite été
découpées en périodes plus précises
à partir des caractéristiques fossiles des strates
géologiques. Cependant, cette datation relative ne donne pas
d’indication sur l’âge absolu de la terre, et les points de vue
divergent sur cette question. L’idée d’une terre jeune, datant
de quelques milliers d’années tout au plus, longtemps soutenue
à partir d’une interprétation littérale de la
Bible, n’est à présent plus partagée par les
géologues sérieux. L’éminent Charles Lyell pense
que l’âge de la terre s’étire à l’infini. Le
physicien William Thomson a récemment publié une
étude récusant le point de vue de Charles Lyell.
Basés sur l’hypothèse d’un refroidissement uniforme de la
masse terrestre à partir d’une température à
laquelle les roches sont en fusion, ses calculs attribuent à la
terre un âge d’environ cent millions d’années. Pour ma
part, je pense que la terre est plus âgée.
Considérant les vitesses d’érosion, je considère
que la terre est âgée d’au moins trois cents millions
d’années. Monsieur Thomson prétend que ses calculs sont
incontestables. C’est peut-être le cas mais il n’est pas
sûr que les hypothèses sur lesquelles ils sont
basés, assez simplistes, soient les bonnes. En tout état
de cause, un âge de la terre de cent millions d’années me
paraît trop bref pour la structure actuelle de la terre, à
la fois géologique et biologique.
Sincèrement
vôtre,
Charles Darwin
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