|
Hydulphe
|
||
|
Et l'évolution à venir? |
||
|
Bonjour Monsieur Darwin, Cher monsieur, Je suis content de voir que ma théorie, dans ses grandes lignes, est confirmée par les avancées scientifiques de votre époque. De votre courrier je déduis que les savants ont élaboré une théorie solide de l’hérédité (bien que je ne sois pas sûr d’avoir compris en quoi consiste précisément son support moléculaire), théorie qui me manque encore. Concernant l’évolution humaine, il est impossible de prédire ce que sera l’espèce humaine dans plusieurs millions d’années. Ma théorie est une théorie explicative, pas une théorie prédictive, de l’évolution. Cela n’est pas dû au fait que ma théorie est incomplète (bien que je ne doute pas qu’elle le soit), mais au mécanisme même de l’évolution. Si, comme vous le dites, nous sommes apparus par hasard, vous comprendrez aisément qu’on ne peut pas attendre d’une théorie explicative de ces phénomènes qu’elle puisse prédire l’avenir (sur l’impossibilité à prédire l’évolution, je vous renvoie également à un de mes courriers précédents en réponse à «Ailleurs dans la galaxie, sont-ils comme…»). En fait, l’inquiétude de voir l’espèce humaine, en se soustrayant en quelque sorte à la sélection naturelle, régresser, me paraît la résurgence du mythe de la dégénérescence, bien antérieur à ma théorie, et simplement remis au goût du jour et habillé de quelques habits neufs qui ne sont pas taillés pour lui. Si les progrès techniques inventés par l’homme étaient un frein à son évolution, l’invention des premières pierres taillées, du feu, de la première lance, de la première flèche, du premier manteau en peaux de bêtes, de la première charrue, etc., seraient autant d’étapes marquant la dégénérescence de l’espèce humaine. Si l’on suivait ce raisonnement, l’homme au faîte de son évolution errerait nu dans la forêt ou la savane, se nourrissant de racines et de fruits agrémentés de quelques bestioles achevées à mains nues et dévorées toutes crues, état évolutif à partir duquel, en se soustrayant peu à peu à la sélection naturelle par ses inventions, il aurait irrémédiablement dégénéré vers l’être chétif et menacé d’extinction qu’il est aujourd’hui. En effet, les outils de pierre lui ont permis d’être moins fort, la lance et la flèche de courir moins vite après sa proie – ou devant son prédateur –, le feu a favorisé, par la cuisson des aliments, une mâchoire plus faible et un intestin moins robuste, et, par la chaleur qu’il procure, l’a rendu moins résistant au froid, de même qu’un manteau en peaux de bêtes (sans parler de la charrue qui lui a permis de faire pousser sa nourriture à sa porte). Cette façon de voir l’histoire passée de l’homme paraîtra absurde à quiconque. Mais si elle est absurde pour ce qui est de l’histoire passée de l’homme, elle est alors aussi pour son histoire future. Il est difficile et assez vain de discuter de l’avenir biologique de l’homme. Comme je vous l’ai dit, ma théorie n’est pas prédictive. Vous posez la question de savoir si j’aurais pu observer l’évolution d’une autre espèce dans des conditions similaires. La réponse est non, surtout parce que la capacité d’invention technique est le propre de l’homme. Mais je ne pense pas que l’on puisse dire que l’homme échappe à la sélection naturelle. L’homme ne s’y soustrait pas, il y répond à sa manière. Il n’y échappe pas plus que la tortue ne le fait en se dotant d’une carapace ou le bernard-l’hermite en s’installant dans une coquille laissée vide à la mort de son occupant. Quant aux idéologies auxquelles vous faites allusion dans votre dernier paragraphe, j’ai déjà eu l’occasion d’en parler, et je vous renvoie à mes courriers précédents, en particulier à ma réponse à la lettre «Votre avis politique». Cordialement, Charles Darwin |
|
|