Ce refus de la société
       

       
         
         

Pierre Lalanne

      Salut !

Jâai grandi avec le Rock du début des années 70, les grands classiques, les Stones, les Doors et les autres, puis jâai découvert les Sex-Pistols lâéclatement, le refus brutal, le no futur dâune société qui nâa rien à offrir que lâexclusion et la valorisation par le fric. Les Ramones également, jâai énormément aimé avec un son pur, un son simple des origines qui vient chercher le fond, la sensibilité oublié et les émotions dâun autre temps.

Puis, beaucoup plus tard, il y a eut Nirvana et sa musique. Je me souviens très bien, je venais à peine dâavoir 40 ans la première que jâai écouté : une puissance qui tâaccroche et ne te lâche pas, je sentais un refus grandiose, sublime, il transparaissait dans chacune des chansons, comme un cri déchirant, un renouveau un Non si beau et une voix si intense que ça fait pleurer. Je nâavais jamais écouté quelque chose dâaussi beau ; jâen étais renversé et encore et toujours ta musique et ta voix me traverse comme la foudre, un éclat de lumière dans un ciel dâorage· Tout ça pour te dire que ta musique nâest pas celle des «teens », mais celle de tout le monde, en tout les cas je la considère comme la mienne..

Tout ça pour te demander, câest un peu délicat ; te demander si tu crois que ce Non, ce refus de la société, le refus ultime doit mener inévitablement à la destruction de soi, à la mort. Je veux dire que lâacte de mourir après un cri comme le tien nâest pas le constat dâun échec, non pas un échec individuel, mais collectif ? En fait de dire aux autres quâil nây a rien à faire pour changer tout ça, sinon de lui cracher au visage en sâouvrant les veines ou en se tirant une balle dans la tête. Car la société elle sâen fiche, elle aime la mort des désespérés, car même là, il y a du fric à gagner.

Solidairement

Pierre Lalanne
         
         

Kurt Cobain

      Hi Pierre,

Je suis tout d'abord bien content d'apprendre que ma musique a atteind les personnes de tout âge. Tout les gens disent que je suis le porte-parole d'une génération, je ne suis le porte-parole de personne. Je dis simplement ce que j'ai sur le coeur.

J'ai l'impression que ma musique te semble un peu pessimiste, mélancolique. Ne te trompe pas, ma musique est pleine d'espoir et c'est d'ailleurs cet espoir qui m'aide ces derniers jours. Si je n'avais pas en réserve une petite goutte de cet espoir, je crois que je serais déjà mort. Peut-être parce que si les choses restent comme elles sont je ne souhaite pas vivre. Je ne veux pas tout et tout de suite, je suis patient, mais lorsque j'ai pris tout ces médicaments pour m'endormir à jamais la semaine passée, je pensais que c'était perdu d'avance. Des gens comme toi, ou encore Claire ou Eleonor, me démontre le contraire. En somme, je ne sais plus trop quoi penser.

Et puis, tu sais la coke, c'est vraiment bien, c'est vrai que ça me donne du bonheur, on est la sur terre pour s'éclater après tout, mais si je crois que si devais recommencer à zéro, j'y réfléchirais à deux fois avant de choisir. Quand tu me dis : «Tout ça pour te demander, câest un peu délicat ; te demander si tu crois que ce Non, ce refus de la société, le refus ultime doit mener inévitablement à la destruction de soi, à la mort.» Alors n'espère pas une réponse de ma part, mais rend moi service en cherchant avec moi la réponse.

Chris qui vient d'arriver me dis que je ne te raconte que des conneries. Que bien sur que Non ne doit pas mener à la mort, puisqu'il s'agit aussi d'un refus de mourir. Pour cette raison, je terminerai par ceci : ...

Amicalement.

Kurt Cobain.
         
         

Pierre Lalanne

      Salut Kurt

Non ! Je ne trouve pas ta musique pessimiste, au contraire elle est puissante, vivante et ton cri est chargé dâespoir. Elle donne le goût de prendre la vie à revers et de crier nous aussi avec toi pour se faire entendre et dire quâil existe autre chose de ce quâils ont à nous offrir.

Je suis content de ta réponse concernant la mort et le refus de la société, câest ce que je pense aussi ; le simple geste de dire Non est en soi une marque de vitalité exceptionnelle. Le plus difficile, jâimagine, câest de lâassumer et de rester soi-même. Tu sais, les médias et les psys. ont charrié beaucoup de choses là-dessus en te désignant comme lâapôtre du suicide pour la jeunesse et toutes ces conneries.

Ce que je regrette le plus, ce que je trouve le plus difficile câest dâêtre dans lâimpossibilité dâécouter tes nouvelles chansons et de ne tâavoir jamais vu sur une scène.

Merci dâavoir répondu et à bientôt. Fait tout de même attention avec la coke, les mélanges surtout, câest ça qui fait faire des conneries.

Pierre.