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Bonjour,
Je voudrais savoir ce que vous faites dans la vie de tous les jours.
Êtes-vous mariée? Où vivez-vous? Quel est votre
métier?
Je vous remercie d'avoir pris du temps pour lire ma lettre.
Kevin Cariou
Bien cher Kévin,
Vous voudrez bien excuser la lenteur de ma
réponse. Comme vous le savez, l'hiver a été rude, et la poste a été
quelque peu perturbée. Je tente donc petit à petit de remettre à jour
ma correspondance en souffrance, me désolant de ce que mes amis ou
épistoliers pensent que je puisse les négliger.
Passé ce préambule, revenons à votre question, qui j'avoue me surprend.
Comment
pourrais-je être mariée? Mon époux, le cher Monsieur de Clèves, est
mort voici quelques années, et son deuil est un souvenir certes moins
douloureux qu'au début, mais toujours poignant, qui assombrit chacune
de mes journées. Et, comme vous le savez certainement -car à Paris, on
cause, je suis allée m'enterrer au fond de ma campagne pour oublier cet
amour trop fort qui me liait à M. de N.
Je porte donc un double
deuil, celui d'un homme infiniment respecté et aimé comme un frère, et
celui d'un amour passionné et jamais assouvi. Je suis veuve doublement,
comment pourrais-je être mariée?
Quant à mon travail, c'est une
notion bien curieuse... Seul le petit peuple travaille, voyons! Les
gens de ma condition, à plus forte raison les femmes, ont de plus
nobles occupations. Je surveille la marche de ma propriété, discute
avec les intendants, les fermiers; je fais quelques actions de charité
auprès des plus démunis -la vision du dénuement dans lequel se trouvent
certaines familles m'arrache des larmes de compassion et me fait
oublier quelques instants le souci qui me point- et je songe beaucoup.
J'aime à battre la campagne quand le temps s'y prête, ou à broder quand
il fait mauvais, en rêvant à mon passé et à mes chers disparus.
Bien à vous, Kévin, que la vie vous soit douce. |