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 Caroline
écrit à
Princesse de Clèves
La Princesse de Clèves


Pourquoi choisir cette vie ?


   

Chère princesse,

Je vous adresse cette lettre dans le but de comprendre votre choix de vie. Pourquoi, après la mort de ce cher Monsieur de Clèves, qui ne voulait que votre bonheur, n'avez-vous pas choisi de vivre aux côtés de monsieur de Nemours? Il avait l'air si attentionné à votre égard. Je regrette tellement que vous ayez quitté la Cour pour vous retrouver seule. Comment allez-vous depuis? Donnez-moi de vos nouvelles, j'en serai très heureuse.

Bien à vous,

Votre chère amie Caroline à qui vous manquez beaucoup


Bien chère Caroline,

Votre lettre reçue ce jour me fait chaud au cœur. Quoiqu'éloignée à jamais de la cour, j'aurai laissé un souvenir à quelques âmes sensibles et aimantes, et certains se soucient de moi et me prêtent intérêt comme si j'étais encore à rire et jouer avec eux.

Je reçois souvent des courriers comme le vôtre, me demandant de m'expliquer sur la décision que j'ai prise de me retirer du monde. C'est que vous n'avez pas vécu ce que j'ai traversé, c'est que vous n'avez pas connu monsieur de Clèves, c'est que vous ignorez quelle grande dame était ma mère. J'ai été élevée dans le culte de la Vertu, et j'ai grandi instruite des vicissitudes de l'amour et des errements du cœur. Je connais, comme vous peut-être, la carte de Tendre et les cheminements du sentiment, longs, subtils et sinueux. Ma mère était mon unique garde-fou contre les ravages qu'aurait occasionnés ma faiblesse: me fussé-je laissé aller au torrent passionnel qui me poussait vers monsieur de Nemours, bientôt j'eusse connu les affres d'une passion vite consumée. Ma mère connaissait les hommes, et elle m'a tôt appris leur inconstance. Sans elle, je ne pouvais plus me fier qu'à mon époux respecté pour me retenir. Et comme vous le savez, il est mort du chagrin que je lui causai, et de la jalousie féroce qu'il ressentit, jalousie bien déplacée au vu de mon innocence. Sans mes deux remparts, mes deux piliers, comment ne pas céder? Je sais tout ce que vous me dites, que j'aurais pu être heureuse, que monsieur de Nemours aurait pu m'aimer, car au vrai il m'adorait. Mais je sais aussi que son amour eût fini par s'éteindre comme un feu sans aliment. Nous mariés, nul obstacle n'eût plus alimenté sa passion, et il se serait vite détourné de moi au profit d'un autre objet, nouveau et attrayant. J'ai, comme vous le comprenez maintenant, préféré sacrifier cet amour pour préserver ma tranquillité future. Et vous ferai-je un aveu? Mes journées sont longues dans la solitude, mais bien souvent mes pensées me portent vers cet amour passé pour me bercer et adoucir ma peine. Je me plais à rêver de cette passion perdue, qui dans mon âme est parfaite et bonne. Qui aura le front de soutenir qu'une telle passion puisse exister et se maintenir dans le monde révélé?

Ma bonne Caroline, l'heure est venue de prendre congé de vous, mais soyez assurée de ma constante affection.

Toujours à vous, la princesse de Clèves

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