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Chère mademoiselle de Chartres, ou, devrais-je dire, madame de
Clèves,
Je m'interroge depuis quelques jours déjà sur la raison
réelle de votre refus de l'amour de monsieur de Nemours; vous
êtes si jeune! Pourquoi vous interdire de vivre un amour
intensément avoué et pur alors que vous avez toute la vie
devant vous? J'admire votre détermination mais ne la comprends
que peu!
Avec toute mon amitié,
N. Querel
Épistolier ou épistolière inconnu(e),
Votre question est candide et
rafraîchissante, et elle me fait sourire d'où je suis.
Pourquoi refuser
de vivre un amour pur et partagé? Simplement pour le garder pur et partagé! Si
j'avais cédé à M. de N., comme la raison, les sentiments et nos amis nous y
entraînaient, nous nous serions mariés. Soit. Après le bonheur des débuts,
ç'aurait été l'habitude insensible de ce bonheur, qui aurait terni sa splendeur
virginale. Nous nous serions accoutumés l'un à l'autre, et aurions cessé de nous
émerveiller de ce miracle. M. de N., tôt ou tard, aurait pris une autre
maîtresse, et j'en aurais été malheureuse jusqu'à la mort; ou bien j'y aurais
été indifférente, ce qui dans le fond revient au même.
J'ai donc préféré,
au terme d'un déchirement impossible à décrire, renoncer à cet amour tant qu'il
était absolu, plutôt que de le voir s'effriter et mourir.
Ai-je éclairé
votre lanterne?
Bien à vous,
Madame de Clèves |