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Lundi 19 novembre,
Chère princesse,
Je me présente: je m’appelle Kahina, j’ai 14 ans, je vis avec mes
parents et j’aime la lecture, la musique et les études.
J’aimerais bien correspondre avec vous, et je voudrais vous poser
quelques questions: habitez-vous dans un château? Où avez-vous
rencontré le prince de Clèves, et comment avez-vous réagi? Retenez-vous
la beauté de votre histoire commune, ou bien les conséquences
malheureuses de cet amour avec le duc de Nemours? Comment définiriez-vous
ce sentiment qu’est l’amour, après avoir vécu cela?
J’attends avec impatience votre réponse, ma chère princesse.
Amitiés,
Kahina
Ma chère Kahina,
Recevoir une lettre, fût-elle d’une amie inconnue, est toujours
un plaisir. Répondre à vos questions fera couler plus vite les heures de
mes longues journées…
Vous me demandez si j’habitais dans un château. Non. Toutes les
princesses ne vivent pas dans des châteaux. Je vivais, avec ma mère d’abord,
puis avec mon mari, dans une très belle maison, avec de grandes pièces
et des cheminées, des tentures, des tapis… Maintenant, c’est bien
dans un château que j’habite, mais ce château est si loin du monde que
vous croiriez à une ferme fortifiée! Cependant je m’y plais. Peu de
compagnie, peu de luxe, peu de mouvement, voilà tout ce qu’il me faut.
Le temps s’étire et l’agitation du monde me manque parfois, mais je
ne regrette pas les affres que j’ai quittées. Mon désert me comble,
chaque jour me le montre davantage. J’ai ainsi tout loisir de revivre le
passé. C’est ainsi que votre billet m’a replongée dans les jours
heureux de ma rencontre avec celui qui a été mon tendre époux. Vous me
demandez où je l’ai rencontré. Ce fut tout simple, chez un Italien qui
vendait des pierres fines – je crois que vous appelez cette profession
«bijoutier». Oh, ce n’a pas été un coup de foudre. Lui s’est
épris de moi dès le premier regard. Ce que j’ai aimé chez lui, c’est,
plus que son apparence, délectable au demeurant, sa douceur, sa
modération. Monsieur de Clèves était un être tolérant et infiniment
aimant, qui a respecté ce que j’étais et souffert sans jamais me faire
le moindre reproche. Son élégance d’âme restera à jamais dans mon cœur.
Quant à M. de N., je ne sais que retenir de ce que vous appelez notre
histoire. Il m’a certes fait découvrir, malgré lui et malgré moi, des
émotions jamais soupçonnées même. Certes, grâce à lui, j’ai connu
un extrême bonheur mais je ne peux oublier les souffrances endurées, la
torture de devoir être infidèle, sans l’être, à mon cher époux.
Voilà ma plaie ravivée en vous écrivant – mais vous n’y êtes pour
rien, c’est que ma conscience est prompte à se répandre en reproches,
en me montrant à traits éclatants le mal que j’ai fait autour de moi
sans le vouloir. Eussé-je été l’une de ces femmes légères, je me
fusse ensevelie dans l’infidélité sans un remords. Mon mari n’en
eût rien su, et j’eusse joui d’une félicité sans nuages. Mais ma
mère m’a élevée en honnête femme, et jamais en actes je n’ai trahi
mon époux. Pourtant mon cœur a fait ce que ma raison a toujours refusé,
et j’ai coûté la vie à l’être qui m’était le plus cher – avec
ma défunte mère.
J’espère avoir répondu à vos questions comme vous le
souhaitiez. Je vous souhaite une bonne continuation, ma chère Kahina, et
je vous serre contre mon cœur affectueusement.
Madame de Clèves
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