Lettre d'acceptation
de Princesse de Clèves
à l'Éditrice

 

Chère Madame,

Le billet que j’ai reçu de vous m’a causé un grand plaisir, et je vous sais infiniment gré de vous inquiéter de mon état.

Je sens peu à peu, retirée loin du monde en mes terres des Pyrénées, la fièvre qui m’avait d’abord terrassée m’abandonner et me rendre à la raison. Les événements de ces derniers mois, le trouble étrange dans lequel ils m’ont jetée s’estompent et mon esprit se fortifie dans ses saines résolutions. Il me faut renoncer à celui dont je refuse d’écrire le nom et auquel je m’emploie, bien malgré moi, à résister. Il me semble maintenant que j’ai quitté les orages de la passion amoureuse pour les eaux plus calmes et plus mélancoliques de l’indifférence. Cependant pourrai-je un jour être indifférente, pourrai-je un jour ne plus sentir mon cœur s’émouvoir à la pensée de M. de N.? Il le faut, mais je ne suis pas sûre de le vouloir. Mes nuits et mes jours s’écoulent ainsi en luttes entre ma raison, qui me dit de lui céder puis de ne lui céder pas, et mon cœur, qui me crie que je serai heureuse avec lui puis qu’il me brisera.

C’est pourquoi, chère amie, votre lettre m’a tant réconfortée. En m’écrivant que des gens du monde réel veulent correspondre avec moi, vous détournez un moment mon esprit de ce qui l’occupe incessamment. Tout dans ce siècle est illusion, la vie comme l’amour, tout est voué à passer et disparaître… Ainsi converser avec des gens étrangers, «du monde réel», comme vous le dites, me distraira. Je remplacerai une vanité par une autre vanité. La chimère d’un amour sera vaincue par celle de l’amitié d’êtres de plume. Quoi qu’il m’en coûte, j’ai le devoir d’arracher de mon esprit l’image et le souvenir de M. de N. et divertir mon attention pour éradiquer cet amour qui m’est autant joie que souffrance.

J’accepte donc, au nom des liens qui nous unissent, d’entretenir une relation épistolaire avec qui bon vous semblera, si ce n’est M. de N., puisse-t-il être M. de N.

Toujours vôtre,

Madame de Clèves