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écrit à

   


Claude

     
   

Flopée de questions!

   


Corinna Pratensis Nivea Tiberio Claudio Nero Druso salutem dicit. 

Pardon de faire intrusion dans votre vie privée, mais certains de ses aspects me rendent curieuses. Vous avez été marié à plusieurs reprises, comment se sont décidés chacun de ces mariages? Est-ce votre entourage politique, familial qui vous a conseillé? Y avait-il de l'amour pour vos épouses ou bien les raisons de ces mariages n'étaient-elles que politiques? Quel regard portez-vous sur chacune de vos épouses? 

Vous dites dans votre lettre d'acceptation avoir le pressentiment que vos ennemis ourdissent un complot contre vous, qui sont exactement vos ennemis? Quels sont les signes qui vous laissent présager cela? 

Vous êtes, dit-on, bègue et de santé fragile, est-ce que ces problèmes vous ont causé préjudice à un moment de votre vie? Quel regard votre entourage portait-il sur vous? 

Comment vous a-t-on laissé les rênes du pouvoir alors que vous étiez considéré par certains comme un handicapé? On vous dit aussi érudit, quelles sont vos lectures? Des textes d'historiens, des pièces de théâtres? Des poésies? 

Quelles relations aviez-vous avec votre prédécesseur Caligula? 

Quels éléments de votre vie voudriez-vous que la postérité retienne? 

Quel fut votre plus beau triomphe? 

Vale 

Corinna Pratensis Nivea



Tiberius Claudius Nero salutem dicit,

Tout d'abord, chère Corinna, je te supplie de pardonner à un vieil homme le retard qu'il a pris dans sa correspondance. Je te répondrai sincèrement et au mieux de mes connaissances en espérant que cela pourra faire contrepoids à l'attente que je t'ai imposée.

Je commencerai par te parler de mes mariages. Tu me parles, dans ta lettre, de triomphe. Il faut avouer que, si j'ai connu parfois le triomphe, ce ne fut pas par la vie conjugale. Mais, au fond, est-ce bien important? Les mariages d'amour sont rares à Rome et aucun des miens ne le fut.

Ma première épouse fut Plautia Urgalanilla qui était la fille d'un client de ma grand-mère Livie. C'était elle qui s'occupait de ce genre de chose. Livie ne m'aimait pas; elle n'était pas la seule. J'étais une source d'embarras pour toute la famille. Qui voulait bien d'un boiteux bègue qui ne pouvait contrôler ses nombreux tics nerveux? Ce ne fut donc pas un mariage d'amour, comme tu pourras le deviner. J'ai fait de mon mieux, mais il a bien fallu divorcer. Elle est tombée enceinte et je puis t'affirmer que je n'avais rien à voir là-dedans! Nous avions déjà eu un fils, mais il mourut à l'âge de trois ans d'un bête accident.

Ma seconde épouse fut Aetia Paetina, épouse de circonstance et mariage non-viable. L'épouser fut une erreur qui ne fut heureusement pas trop coûteuse pour personne.

Quant à Valeria Messalina, ma troisième épouse, je ne sais plus que penser. Elle était la mère de mon seul fils et successeur, Britanicus. Je l'ai fait exécuter car elle préparait un complot contre moi. Cela semblait évident à l'époque, mais avec le recul, j'ai bien peur de m'être fait duper. Mes pensées sont confuses. Pourquoi aurait-elle voulu me tuer? Et pourtant... Mes affranchis, Pallas en tête, ont réussi à me convaincre qu'un complot se tramait. Bien sûr, Messaline était un peu volage et avait la cuisse légère, mais j'ai aujourd'hui de la difficulté à l'imaginer en train d'ourdir un complot contre moi.

Je n'ai aucun doute quant aux plans de mon épouse actuelle, Agrippine. Celle-ci, que j'ai épousée rapidement après la mort de Messaline sur les recommandations de Pallas, n'est qu'une vipère. Elle me rappelle ma grand-mère Livie qui n'a renoncé à rien pour que son fils Tibère succède à Auguste. Elle semble faire la même chose pour que son Néron me succède. Mais il y a Britanicus devant lui et je le protégerai coûte que coûte! Mais je m'emporte, pardonne-moi.

Je vais maintenant rapidement te parler de mon accession au pouvoir. J'ai toujours été tenu éloigné des fonctions publiques car on m'a toujours pris pour un imbécile. Tant mieux! Claude l'imbécile ne représentait une menace pour personne, ce qui m'a permis de rester en vie durant des périodes «dangereuses». J'ai succédé à mon neveu Caius qu'on surnommait Caligula. Il a été assassiné par une poignée de conjurés qui voulaient rétablir la république. Mais rétablir cette dernière revenait à donner le pouvoir au Sénat, ce que le petit peuple ne pouvait accepter. Le principat a toujours été le protecteur du peuple contre le parti sénatorial et ce, depuis le divin Jules César. La populace et la garde prétorienne ont donc demandé haut et fort un successeur à l'empereur. Qui restait-il dans la famille impériale? Claude l'imbécile, évidemment. Le Sénat et les conjurés ont plié et le bègue désarticulé est devenu empereur de Rome.

Je vais maintenant terminer de répondre à ta «floppée de questions» par une «floppée de réponses».

J'ai toujours été un grand lecteur. J'ai une nette préférence pour l'Histoire. Aussi, j'ai toujours apprécié l'oeuvre de Tite-Live (qui fut un de mes précepteurs), ou bien celle de Caton l'ancien, ou encore Salluste.

Ma relation avec mon neveu Caius fut bonne, je crois. Du moins, elle fut bien meilleure qu'avec beaucoup d'autres personnes de mon entourage. Il me proposa de partager le consulat avec lui durant la première année de son règne, ce qui est une marque d'estime. Bien sûr, il était d'un naturel farceur par moments, voire enfantin, et j'ai fait les frais de plusieurs de ses plaisanteries. Mais cela n'était jamais bien méchant.

Quel est mon plus beau triomphe? Je pourrais te parler des restaurations que j'ai faites à Rome, ou bien de la conquête de la Bretagne, mais je mentirais. Ce dont je suis le plus fier est très simple. Le pauvre, pauvre petit Claude qui bégayait, boitait, était affreux à voir, le pauvre petit Claude dont certains avaient pitié, que d'autres détestaient, le pauvre Claude est devenu la personne la plus puissante de l'univers!

Que les dieux te soient cléments, Corinna.

Claudius