Alexandre
écrit à

   


Cioran

     
   

Qui êtes-vous donc?

    Cher Monsieur,

Je ne veux pas paraître malpoli, mais qui êtes-vous?

Vous êtes classé dans la catégorie «littérature», quels livres avez-vous écrits?

Dans la lettre d'acceptation, vous faites référence à Pyrrhon. Êtes-vous philosophe?

Merci d'avance pour vos réponses,

Alexandre 14 ans.



Cher Alexandre,

Tiens, on m'a mis dans la boîte «littérature». Il faudra demander les raisons à M. Dumontais. J'aime bien le terme de «penseur» mais tout classement m'importe peu. J'écris par nécessité. Que ce soit littérature ou philosophie, qu'on me dise écrivain ou philosophe, que sais-je encore, l'acte d'écrire comme thérapeutique, c'était cela l'essentiel.

Mes livres? Jeune paresseux, allez voir par vous-même.

Et si, dans ma lettre, j'avais fait référence à Dieu, aurais-je été divin?

Mes respects

E.M. Cioran



Cher Monsieur,

En allant sur l'outil Internet, j'ai appris que vous étiez d'origine roumaine, que votre premier livre fut écrit en roumain et ceux qui suivirent en français.

Pour quelle raison avez-vous quitté la Roumanie?

Ayant vécu pendant la Seconde Guerre mondiale, avez-vous souffert de cela?

Merci,

Alexandre.

Cher Alexandre,

J'ai quitté la Roumanie pour de multiples raisons. D'abord, pour rompre avec toute une partie de moi-même, ou tout au moins, avec toute une époque de ma vie. Le peuple roumain est le peuple le plus fataliste du monde, par exemple, et cela m'indignait. Aussi, Paris me fascinait; quand j'étais jeune, je voulais aller à Paris et vivre à Paris. Et je suis un apatride de nature. Je veux être sans patrie, sans identité. On n'habite pas un pays, dirais-je, on habite une langue. Une patrie, c'est cela et rien d'autre.

En 1937, je pars donc pour la France après avoir soutenu ma licence de philosophie sur l'intuitionnisme bergsonien. J'avais alors adressé à l'Institut français de Bucarest une demande de bourse pour préparer une thèse de doctorat sur les conditions et les limites de l'intuition, toujours autour de Bergson. J'ai obtenu une bourse d'étude de mille francs par mois sur trois ans. J'ai fait beaucoup de bicyclette et n'ai suivi aucun cours...

Je suis revenu en Roumanie après le début de la guerre, en 1940. J'avais obtenu un poste au service culturel de la légation roumaine auprès du gouvernement de Vichy, grâce au soutien de la Garde de Fer, un mouvement fascisant, auquel j'avais adhéré quelques années auparavant. J'ai dû rentrer précipitamment en France suite à une défaite de la Garde de Fer. Je considère aujourd'hui cet engagement extrémiste comme une erreur d'une jeunesse errante, car nous avons été plusieurs de ma génération, trop prompte à goûter la revanche sur l'oppression hongroise dont avaient été naguère victimes les roumains. Je passerai donc le reste de la guerre à Paris où je serai l'un des rares témoins de l'entrée des Allemands dans la ville désertée et désolée. En fait, je n'ai pas trop souffert de la guerre.

Mes respects

E.M. Cioran