Albert
écrit à

   


Cioran

     
   

Quelques mots

    Bonjour,

J'ai eu beaucoup de plaisir à lire vos livres. Pour moi vous êtes proche de la vérité que les gens du monde ne veulent absolument pas admettre. J'ai l'impression de vivre dans un monde qui se crée ses propres histoires pour combler le vide ou l'ennui justement. Aujourd'hui, il me semble que tout va dans ce sens-là: combler le vide, la fuite devant la vérité de la mort ou de ce que l'on est véritablement, la fuite de notre animalité également derrière des flots de paroles incessantes. Bref, il est difficile de vivre aujourd'hui alors que l'on cherche la vérité ou ce qui est vrai sans fuir dans les divertissements.

Voilà, c'était une remarque que j'avais envie de faire comme ça. Un petit mot de votre part en retour serait le bienvenu.

Albert


Cher Albert,

D'abord mille excuses pour cette réponse tardive, je suis allé en Roumanie où je me suis reposé. Ce n'était pas le but du voyage, je voulais tout simplement jouer du sabre en duel avec de vieux démons. Mais je n'ai eu qu'à enfourcher ma bicyclette pour que les anciennes angoisses se dissipent et pour que je me réconcilie avec le passé. Un peu.

Je ne pense pas être «proche» d'aucune vérité, cette notion étant trop relative, mais peut-être, je dis bien peut-être, ai-je su exprimer une part de l'expérience vécue qu'habituellement on dénie, qu'on ne veut pas admettre, comme vous dites. Je ne sais pas si nous fuyons plus la mort ou notre animalité qu'auparavant, il faudrait en parler à Nietzsche ou Socrate, mais ce sont certes des évidences que nous enrobons solidement et dont nous peinons à discuter. La conséquence de ce déni: on vit moins bien. Inconscients de l'impermanence, de notre mortalité, d'un corps qui commence à vieillir dès nos vingt ans, on vit moins intensément, s'attardant à des mirages, à des leurres (argent, célébrité, biens matériels) qui nous amènent à vivre superficiellement. Malheureusement, nous sommes ainsi faits qu'il nous faut risquer de mourir pour sentir la rareté du vivre, comme il nous faut transformer irrémédiablement le climat pour enfin respecter la nature. Parfois il est trop tard.

Le vide et la mort donnent toute son intensité à la vie. Continuez à les fréquenter mais ne dénigrez pas ceux qui sont tout simplement perdus dans la brume des mirages. Créez plutôt des éclaircies pour eux.

Mes respects.

E.M. Cioran

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