Jean-Louis Gandlenn
écrit à

   


Cioran

     
   

Mon vieux Émile

   


Je tiens d'abord à te dire que je compatis à ta douleur de vivre. J'ai lu beaucoup de tes oeuvres et je suis presque d'accord avec toi sur tout ce que tu écris.

Voici ma question: penses-tu que tous les hommes soient désespérés? Pourquoi certains ne pensent-ils qu'à mourir et d'autres à vivre? L'inutilité de l'existence est une évidence pour moi.

Bon courage.


Cher Jean-Louis,

J'ai quelque peu tardé à répondre à votre mot compatissant étant ces temps-ci dans une période où j'ai plutôt envie de pleurer, de me dissoudre, de n'être rien et de revenir au zéro initial, d'avant toute naissance. Mais aujourd'hui, je suis allé me promener à la place des Vosges et jamais elle ne m'a semblé aussi belle. Elle me console de Paris.

Le désespoir ne doit pas épargner beaucoup d'entre nous et je le soupçonne de séjourner chez tous dans des durées et des intensités variables. Comment des condamnés à mourir peuvent-il éviter le désespoir?

Je ne sais pourquoi certains ne pensent qu'à la mort tandis que d'autres sont profondément du côté de la vie. Pour ma part, est-ce peut-être une nature tourmentée tombée sur un sol profondément mélancolique. Avec une vision de la vie comme celle que j'ai, n'importe qui se serait tué. J'ai quelque estime pour moi quand je pense que j'ai tenu le coup.

Votre très vieil Émil

Rue de l'Odéon, Paris



Excusez-moi de mon tutoiement facile et de ce vieux au lieu de vieil.

Et ensuite de cette question idiote dont bien sûr la réponse était évidente.

Et encore d'exister..

La chose la plus terrible qui m'est arrivée est bien d'être né. Je crois que vous l'avez écrit mieux que moi.

Adieu donc et espérons que la réincarnation n'est qu’un mensonge ignoble pour donner espoir à nos tristes vies.

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Je tiens le coup mais pense à la mort très souvent. C'est vraiment une sortie de secours. Ma première question était nulle. Je me suis mal exprimé, pardonne-moi cher Émile.

Pourquoi sommes-nous à ce point désespérés alors que d'autres vont bien? Nous n'avons tué personne ni fait de grand mal, à ma connaissance. Ces moments de tourment sont vraiment pénibles et personne ne comprend vraiment! Je me permets de comparer ta souffrance à la mienne, je sais que tu me comprendras, vu ta grande intelligence. Est-ce que l'opium ne t'a jamais tenté?

Voilà ma question...

Tous mes remerciements pour tes oeuvres.

Tchao

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Cher Émile,

J'ai lu beaucoup de vos livres et me suis complu dans votre désespoir. Je ne ris jamais pratiquement mais j'avoue que certains textes m'ont fait sourire. La joie dans le désespoir.

Comme vous, la seule idée de savoir que l'on peut en finir me fait tenir le coup. Vous mériteriez d'être plus célèbre mais les gens ne veulent pas avouer que la vie est la pire des choses qui pouvaient nous arriver. Merci pour ces heures de lecture qui m'ont fait sentir moins seul dans ce monde absurde et dérisoire. Adieu Émile, pour moi le doux supplice continue...



Cher Jean-Louis.

La mort, oui, une compagne de vie en quelque sorte.

Ceux qui vont bien, vont-ils si bien? Vivre est une expérience traumatisante. Viscéralement. Mais c'est la seule. Il n'y a pas de désespéré d'un côté et de bien-portant de l'autre. Vos tourments, mes tourments, il faut d'abord les soigner soi-même. Et là les soins sont variés, une promenade au cimetière, le vélo, l'écriture, que sais-je. Choisir la vie. Ou pas. Camus, dont j'aurais dit un peu de mal d'ailleurs, a fort sagement parlé quand il disait que le suicide est la première question. Je choisis la mort ou je choisis la vie? Pénible, désespérante, souffrante, oui, mais avec un tel potentiel.

L'opium? Je ne crois pas que le sujet m'ait jamais intéressé.

Mes respects,

E.M. Cioran