Frédéric Côté-Boudreau
écrit à

   


Cioran

     
   

Le suicide

    Bonjour Monsieur Cioran,

Je suis un étudiant canadien d'arts et de lettres qui s'intéresse également à la philosophie. J'adore lire et écrire ainsi que découvrir, sinon concevoir, des théories et des concepts originaux.

J'ai ouï parler de votre antiphilosophie et je l'ai trouvée particulièrement fascinante. Je retrouve en vous des visions ironiques qui me ressemblent beaucoup: c'est-à-dire que je suis presque jaloux de ce que vous dites, car j'aurais éventuellement adoré écrire ce genre d'idées. Bref, j'admire ce que vous écrivez, sans pourtant y adhérer: je n'y crois sûrement pas autant que vous. En fait, sans vouloir vous blesser, je trouve que ce sont des idées très intéressantes et très novatrices, sauf que je ne les partage pas tellement.

Enfin, il y a une question qui me brûle les lèvres depuis que je vous connais. En publiant des ouvrages tels que Précis de décomposition, De l'inconvénient d'être né, Bréviaire des vaincus et L'élan vers le pire et surtout en affirmant une philosophie aussi radicale que «on se suicide toujours trop tard» (sans aucun doute la citation la plus pessimiste que j'aie entendue de ma vie), comment avez-vous fait pour survivre? Je veux dire que selon ma logique, l'acte du suicide provient bien avant d'avoir la force d'énoncer ce genre de choses: pourtant, vous avez osé affirmer ces idées tout en restant en vie. Je dois quand même vous avouer que vous me surprenez beaucoup et que je suis très heureux que votre antiphilosophie ne vous ait pas poussé jusqu'à la suppression de votre existence. Il se peut tout de même que j'aie mal interprété vos paroles: on m'a expliqué que vous êtes pourtant plutôt d'un scepticisme optimiste. Je veux bien le croire, mais de prime abord, on vous croirait en pleine psychose dépressive.

Cordialement,

Frédéric Côté-Boudreau