Florence
écrit à

   


Cioran

     
   

Le désespoir

    M. Cioran,

Parlez-moi du désespoir, s'il vous plaît. Le trouvez-vous positif, négatif, apportant quelque chose? Si oui, quoi?

Si je vous dis que la lucidité est la route qui peut conduire au désespoir, serez-vous d'accord avec moi?

Au plaisir de vous lire!

Florence



Rue de l'Odéon, Paris

Chère Florence,

Vous avez raison d'entremêler désespoir et lucidité. Le destin humain est tragique mais il est passionnant d'être entier dans cette tragédie. Et si constructif veut dire positif, oui je dirais que le désespoir peut l'être.

Le désespoir est une déconstruction de ce en quoi nous avions espoir, c'est douloureux mais c'est vivant, c'est vivifiant. Le désespoir, ce n'est pas la déprime. Éviter la souffrance, c'est courir le risque de se perdre dans des abstractions qui n'ont rien à voir avec l'existence humaine. Le sens de la vie est dans la vie. Le désespoir est une dimension de la vie.

La lucidité côtoie le néant et la mort et, en cela, ce peut être, en effet, une entreprise de dé-espoir: dé du latin dis signifiant l'éloignement, la séparation. Si la lucidité peut conduire au désespoir, ce n'est pas, par contre, une route vaine. Le monde finit par accepter n'importe quelle révélation et se résigne à n'importe quel frisson par crainte de trop de lucidité. La lucidité grâce au vide qu'elle laisse entrevoir, se convertit en connaissance.

Mes respects

E.M. Cioran



Monsieur Cioran,

Merci beaucoup pour votre réponse. Je souhaiterais néanmoins débattre avec vous sur certains points.

A vous lire, le désespoir est une «bonne chose». Quand vous me dites: «Le désespoir ce n'est pas la déprime» j'ai envie de vous dire qu'en fait, c'est bien pire.

Je vais parler de moi pour illustrer mes propos. J'ai 23 ans, et depuis toute jeune je me suis intéressée à l'être humain, au début avec la psychologie, ainsi que toutes les sciences qui le font connaître plus encore. Puis, il y a quelques années, j'ai découvert la philosophie. Elle a beaucoup changé ma vie, car à chaque fois, j'acceptais de tout remettre en question, que ce soit mes acquis ou mes certitudes depuis toujours. Inutile de dire que je me suis bien vite perdue dans le monde de la pensée... La vie, pour quoi? pour qui? Quel sens? C'est à ce moment-là que surgit le désespoir. Malgré ma religion, rien ne m'attache vraiment à cette vie. Je vis parce qu'il le faut. Qu'est-ce que je peux dire d'autre. Quand tout a été démoli par le désespoir, il ne reste pas grand chose. Il reste les plaisirs, les joies éphémères, les joies qui ne demandent pas trop d'investissement, me comprenez-vous? Il reste ces petits riens sur lesquels on attend désespérément… et les petits riens succèdent aux petits riens... invariablement.

Il y a encore une nuance à apporter à ce propos. Je parle du Désespoir avec D majuscule, celui qui est profond, pas celui dont on souffre quand on s'est fait plaquer par son ami ou autre. La différence est très importante.

Je ne suis pas nécessairement malheureuse, mais quelque chose a été brisé. Brisé par le désespoir rencontré si souvent. C'est pour cela que j'ai de la peine à accepter cet optimisme que vous manifestez à l'égard du désespoir.

Quelle réflexion vous inspire mes propos, Monsieur Cioran?

Cordialement

Florence



Chère Florence,

Le désespoir est-il une «bonne» chose? Je ne sais. Mais je sais qu'il est constructif d'y faire face. Aussi longtemps qu'on n'a pas souffert, on vit, d'une certaine manière, dans le faux. Il faut construire avec, autour et par-dessus le désespoir.
Bien que j'aie de la vie une conception plutôt sombre et que je sache le désespoir avec un grand D, j'ai une grande passion pour l'existence. Je ne suis pas «optimiste» à l'égard du désespoir, je suis plutôt réaliste.

J'avais votre âge quand j'ai écrit «Sur les cimes du désespoir». Écrire a été et est un soulagement extraordinaire. Un livre est votre vie, ou une partie de votre vie, qui vous rend extérieur, qui vous sort de vos obsessions. On s'y déprend de tout ce que l'on déteste, en même temps. L'expression est une libération, et l'écriture n'est qu'une de ses formes.

J'ai souvent recommandé à des amis ou à des inconnus qui désespéraient d'aller se promener dans un cimetière. Pour se déprendre de soi, encore. C'est une leçon de sagesse presque automatique. Moi-même, j'ai toujours pratiqué ce genre de méthodes; ça ne fait pas très sérieux, mais c'est relativement efficace... Si vous avez la conscience du néant, tout ce qui vous arrive garde ses proportions normales et ne prend pas les proportions démentes qui caractérisent l'exagération du désespoir.

Mes respects

E.M. Cioran

P.S. Continuez votre tour des sciences de l'humain et de la philosophie et passez par la biologie humaine, cerveau compris.