André
écrit à

   


Cioran

     
   

La musique

    Monsieur Cioran,

En vous lisant dernièrement m'est venue une question assez inutile mais qui représente beaucoup pour moi. Petit secrétaire de mes sensations, je vous la livre donc.

Vos écrits de jeunesse manifestent un romantisme éclatant, lyrique, incandescent, au croisement de la littérature slave et du romantisme allemand. Au fond, bien que discipliné par la langue française -cette camisole de force- et même si votre feu intérieur s'est apaisé avec l'âge, vous n'avez cessé de crier, de vous révolter, d'insulter, de protester contre l'univers, contre Dieu, contre vous-même, etc.

Et je sais que vous adorez Haendel, Mozart, et plus que tout Bach. Mais comment un homme comme vous n'a-t-il pu apprécier un compositeur comme Rachmaninov, avec ses détresses, ses mutineries et sa tristesse? Voilà, Monsieur Cioran, j'ai deux passions: vous et Rachmaninov. En moi tout cela s'équilibre, se correspond, s'entend très bien. Ma passion pour l'un se déduit de l'autre, et vice versa. Mais quelque chose se résoudrait tout d'un coup dans mon univers si vous me répondiez. J'attends votre réponse avec plus d'impatience qu'une lettre d'excuse de Dieu.

Je vous remercie d'avance et vous souhaite... vous souhaite quoi d'ailleurs? Un bon rétablissement? En espérant seulement que la musique se trouve être la physique du monde où vous êtes.

Bien affectueusement.

André


Monsieur,

Vos propos sur la musique résonnent en moi depuis un temps, seule me manquait l'énergie pour aligner deux pensées. Je ne me rétablis plus sinon que dans la lenteur.

M'effrayait aussi votre impatience. Mais depuis deux jours, mes promenades au jardin du Luxembourg ont remis un peu de clarté dans mon esprit. C'est donc avec un certain calme que je vous écris aujourd'hui pour discuter de questions inutiles. Mais si en discuter est inutile, la musique est ce qui nous sauve. Un peu.

Vous me menacez de résoudre des choses dans votre univers. Ne nous emballons pas. D'autant que votre sensibilité à la musique fait que déjà votre univers est très habité. Quelqu'un qui n'est pas sensible à la musique souffre d'une infirmité énorme. Et j'ajouterais que rien de ce qui fait le sens de la musique ne passe dans l'écriture. Et pourquoi écrire dans ces conditions? Tout le monde écrit trop d'ailleurs. Rachmaninov aurait pu me toucher, me traverser. Mais est-ce que nous choisissons ce qui nous rend fou? Rachmaninov habite comme moi le mode mineur et son pessimisme est total. De ce côté, nous partageons un morceau de continent.

Mais l'univers sonore, onomatopée de l'indicible, énigme déployée, infini perçu, et insaisissable, est une expérience des plus intimes, des plus personnelles. Ce qui touche nous échappe.

Continuez à vous perdre dans la musique, cette illusion qui rachète toutes les autres.

Mes respects

Emil