Myriam
écrit à

   


Cioran

     
   

La gaieté 

    Très cher monsieur,

Permettez-moi de vous dire que vous faites un tabac chez les étudiants qui vous copient très mal. Il paraît que vous étiez, de votre vivant, un homme très gai et très... vivant. Est-ce vrai?

À très bientôt,

Myriam


Chère Myriam,

«Très gai»... Cela me semble emporté. Traversé par la gaieté, comblé par la musique, soulagé par mes visites au cimetière, rêveur quand je suis à bicyclette ou oublieux que le vent s'engouffre dans les allées du jardin du Luxembourg et qu'il me tient sous son souffle solide. Aussi, quand je me surprends à être gai, je suis aussi mélancolique. La gaieté, comme l'électron, ne se laisse pas facilement cerner. C'est un phénomène qui reste mystérieux. Ce qui constitue ce mystère, je ne le sais pas moi-même et c'est ça aussi l'intérêt de la vie, du commerce entre les êtres.

Bien vivant, certes, parce que d'avoir côtoyé le vide, je détecte bien le moindre plein, le moindre signe de vie. Paradoxalement c'est donc cette conscience du néant qui m'a fait traverser mes sécheresses existentielles et trouver après cette traversée une certaine gaîté, parfois. J’ai aussi en moi un fond de scepticisme sur lequel rien n’a de prise et qui, m'empêchant de m'enfermer dans quelque idéologie ou préconception, me rend libre pour les vibrations plus fines.

Ce que vous dites de vos étudiants m'intrigue. S'ils acceptent, je serais honoré de voisiner sur ce site leurs essais. Je n'ai certes rien épuisé.

Mes cordiales salutations,

Emil