Pierre MEUNIER
écrit à

   


Cioran

     
   

La chute dans le temps, oui mais...

    Monsieur,

Je suis actuellement en train de lire La chute dans le temps que je trouve un peu ardu, mais qui donne beaucoup à penser. Je voudrais entamer un dialogue avec vous, car je suis convaincu de la profondeur et la modernité de votre pensée. Cependant comme toute pensée, elle demeure subjective et je souhaiterais vous faire part de quelques réserves sur mon début de lecture (et pour ainsi dire tout début, car pour l’instant je n’ai fini que le chapitre 1er). Pourriez-vous m’éclairez sur ces réserves? En effet, en vous lisant, il se dégage un absolu d’anthropocentrisme. Je m’explique: vous mettez l’homme en contrepoint absolu de l’animal, et de Dieu de par sa condition. Dieu est, l’animal vit dans le plein puisque parfaitement déterminé dans «ses fonctions». L’homme, au contraire, est dans un entre-deux où finalement il n’est pas. Sa condition de mortel lui confère une forme de vide, il est toujours en devenir d’où les destins et finalement l’Histoire. Soit, mais n’est-ce pas une façon détournée de mettre l’homme à une place bien plus haute que Dieu et l’animal. Cet entre-deux, ce devenir sont finalement ce qu’il y a de moins permanent, de moins stable et donc de plus vivant et de plus précieux. Et là il me semble que c’est une part trop belle que vous faites à l’homme, même si je reconnais la spécificité de sa condition.

Finalement vous poussez trop loin votre réflexion qui devient en quelque sorte trop spéculative. Je comprends bien que cela n’a rien d’idyllique et que vous voyiez des inconvénients à une telle condition, comme la volonté de puissance et d’action pour tout maîtriser ou encore le malaise profond qui se dégage d’une vie d’incertitude fondamentale. Je vous rejoins. Mais est-ce une raison pour faire une telle différence avec Dieu et l’animal? Après tout, nous descendons de l’animal. Je crois que parfois l’animal ne vit pas forcément dans le plein, il est l’ébauche de quelque chose qui le dépasse également, lui aussi doit s’adapter parfois par l’action, mais toujours par sa biologie. Il crée une Histoire à l’échelle géologique et c’est cela qui nous échappe et qui vous échappe. Il est aussi dans un entre-deux avec un devenir incertain. Même sur le plan de l’individualité, il peut connaître une tristesse aussi insondable que la nôtre. Ce n’est pas parce qu’il n’en a pas conscience qu’il faut le disqualifier. N’est-ce pas plutôt nôtre/vôtre connaissance logiquement limitée de la nature qui nous fait croire en notre spécificité? De ce point de vue, certains extra-terrestres doivent nous trouver parfaitement quelconques et franchement proches du tigre ou de l’amibe. De même, pour Dieu (je précise que je ne suis pas croyant) le simple fait d’avoir introduit l’homme et sa condition dans son univers crée pour lui une Histoire, un devenir de sa création fondamentalement lié à lui (il me semble) et complètement inattendu. Et là encore plus de certitude, plus d’absolu. Sa création le dépasse en ce sens que plus rien n’est désormais fini, déterminé. Je dirais que lorsque l’homme est sorti du Paradis, Dieu lui-même en est sorti définitivement. Il le savait, Dieu a fait un choix d’homme, le choix peut-être le plus humain qui soit : laisser sa création le déborder pour ne jamais plus revenir dans le permanent. Qu’en pensez-vous? Finalement, je pense que la condition de l’homme est un peu plus modeste que celle que vous développez, un peu plus proche de l’animal et un peu plus proche de Dieu.

Votre réponse me ferait vraiment plaisir.

En vous remerciant.

Très cordialement,

Pierre MEUNIER


Monsieur,

Oui, la subjectivité bien sûr. Car tout n'existe ou ne s'explique qu'en relation avec quelque chose d'autre. Tout est relation.

Je me sens à l'aise avec ce que vous appelez l'anthropocentrisme. Je n'ai d'ailleurs pas d'autres postures possibles que de penser à partir de moi. Et si je nous définis par rapport aux animaux c'est parce que cela me semble utile. Penser les autres vivants ou les êtres «divins», afin de se trouver soi. Ceci dit, nous sommes des animaux. Temporaires, dépendants de l'environnement, transformant l'environnement, périssables, dépérissables, mortels. Et certes nous sommes autre que les autres animaux. Et je vois difficilement un chat partager le grand vide de sens. Ce grand vide est plus que biologie, il émerge de la culture, ces liens de langage qui unissent, dirigent, détruisent, construisent ce que nous sommes. Nous sommes comme les neurones dépendant d'une plus grande entité, un grand collectif social. Indépendants mais indétachables. Et nous sommes avides, comme jamais un chat ne pourrait l'être. L'impossibilité de s'abstenir, la hantise du faire nous est propre.

Vous dites que vous n'êtes pas croyant, pourtant visiblement vous voulez converser à propos de Dieu. Puis-je vous demander ce qui vous intéresse dans cette question?

Vôtre

E.M. Cioran

P.-S. Le grand vide, l'ennui. Ce serait d'ailleurs là le seul argument contre l'immortalité. L'ennui.