Olivier P.
écrit à

   


Cioran

     
   

Il est d'un non dont vous vous devez de parler

   


Vous nous avez avoué dans une de vos profondes réflexions, allant presque, vous le disiez, contre votre propre nature, qu'il n'est pas évident de tourner le dos aux évidences de la négation.

Vous nous disiez que ceux qui, éprouvant le vide comme une certitude affective, l'assimilent à une donnée primordiale de la conscience, et vous demandiez comment ceux-ci se hausseraient-ils alors à l'affirmation?

Pour vous, il n'y a rien de plus difficile pour ceux-ci que de concevoir l'être; inaptes à le saisir par l'esprit, ils s'évertuent à le conquérir par la volonté, en même temps qu’ils poussent la négation jusqu’au point où elle s'annule elle-même.

En tout et pour tout par la négation, la tentation d’exister n'est qu’une protestation contre la lucidité, une apologie pathétique du mensonge, un retour à quelques fictions salutaires.

Le résultat au référendum ne s'explique-t-il pas aussi ainsi, cher ami? Bien que l’on puisse aussi se référer aux deux textes d’un ami cher à votre pensée: Kant («La Paix perpétuelle» & «Qu'est ce que les Lumières»).


Cher Olivier,

Pouvez-vous me spécifier à quel référendum vous faites allusion, j'aimerais être bien certain avant de commenter.

Bien à vous

E.M. Cioran

Rue de l'Odéon, Paris


Cher Émile,

Je faisais simplement allusion au dernier référendum en France, celui sur le traité constitutionnel pour l'Europe.

Bien à vous,

Olivier P.



Cher Olivier

Veuillez m'excuser de cette lenteur à vous répondre mais je traîne une sinusite qui m'abrutit, et divers maux qui ne veulent pas disparaître. Je ne peux rien faire et, à vrai dire, je n'ai même pas le désir de faire quoi que ce soit. Ce n'est pas la première fois dans ma vie que je suis en proie à l'aboulie mais j'ai l'impression que, la vieillesse aidant, j'assiste à l'aggravation de mes défauts. Normalement, je n'aurais pas dû arriver à un âge aussi avancé: avant on mourait autour de la cinquantaine, et c'était très bien ainsi. Grâce aux médicaments, on prolonge une existence qui a été conçue pour être brève.

Comme moi donc, la France, l'Allemagne et l'Angleterre sont fatiguées. La France, par exemple, est le peuple qui a livré le plus de guerres en un millénaire. Aussi, la crainte de tous ces pays, de grandes civilisations, est d'assumer des responsabilités. Tout ce qu'ils voudraient c'est que l'histoire se fasse loin d'eux. Le non à ce traité constitutionnel pourrait ici être un signe de cette fatigue, de cette non-responsabilité face à une proposition qui me semble porteuse d'importants changements. Plus on est civilisé aussi plus on refuse la mort, plus on refuse de voir mourir ou on refuse de changer radicalement. Nous développons une terreur de la souffrance.

Mais cette négation peut aussi être féconde si une fois acquise, on ne s'y résout pas.

Mes salutations

E.M. Cioran