Aegeus
écrit à

   


Cioran

     
   

De la philosophie et du vide

    Monsieur Cioran,

J'ai très récemment lu votre ouvrage «De l'inconvénient d'être né», qui m'a été recommandé par un ami proche. Aussi, quelle ne fut pas ma déception lorsque j'eus tourné la dernière page. En effet, je reconnais l'acuité de vos réflexions, mais je trouve regrettable que celle-ci ne porte que sur du vide! N'auriez-vous pas mieux fait de ne rien faire, comme vous le prônez si souvent, au lieu de consacrer tant de pages à disséquer et à écarteler le vide?

Je regrette l'époque où le philosophe était sage, et où sa science avait une vocation pratique. Je pense que c'est sur cette question-là que nous différons. Pourriez-vous m'éclairer sur votre vision du rôle du philosophe? Et de fait, m'expliquer également quelle est la portée de vos textes en dehors d'un étalage, certes subtil et grandiose dans la forme, mais néanmoins fort banal dans le fond, de vos malaises existentiels? J'avoue rester perplexe, et n'avoir même pas assez de compassion pour vous accorder le mérite d'être fou...

Bien à vous,

Aegeus.



Monsieur Aegeus,

Vous trouverez sans problème nombre de philosophes qui pourront vous guider dans la pratique des choses, bien calmement, bien positivement. Mais ne pensez-vous pas que l'ennui, le vide et le néant méritent leurs pages? Un immense sentiment de vide et de lassitude m'habite depuis si longtemps que je crois être bien qualifié pour en discourir longuement. Cette réflexion sur le vide m'aura amener à vivre jusqu'au bout l'orgueil de la solitude et en cela je n'ai qu'un rival: Dieu.

Je préfère le terme de «penseur» à celui d'écrivain ou de philosophe. Mais je pourrais aussi me dire «philosophe hurleur». Mes idées, s’il y en a, aboient; elles n’expriment rien, elles éclatent. Comme penseur, je me vois donc comme dérangeur.

Plusieurs témoignages me donnent à penser que mes textes ont pu aider à dépasser le vide en s'y confrontant, en l'abordant lucidement pour trouver les moyens de s'en déprendre, en le nommant pour le dépasser.

Ce qui joue contre moi, en tant qu'écrivain, c'est qu'on ne peut me «comprendre» que si on se met au niveau d'abattement où j'étais quand j'ai écrit tel ou tel texte.

Bien à vous.

E.M. Cioran