Cyril
écrit à

   


Cioran

     
   

Cinéma

    Cher maître,

J'espère que vous allez bien... Dans vos écrits, vous ne parlez jamais de cinéma; allez-vous voir des films parfois?

Bien à vous,

Cyril


Cher Cyril,

Merci pour ce «maître», j'avoue en vieillissant me ramollir aux angles et faiblir dans ma volonté d'être hérétique. Cinéma? J'ai bien fréquenté un peu les salles du cinéma dans le Quartier Latin, puisque j'ai réussi à garder jusqu'à quarante ans mon statut d'étudiant, c'est à ce titre que j'y allais à bas prix. Mais j'avoue m'y être trop ennuyé. La présentation d'images imposées, et des événements, tumeurs du temps, souvent trop simplifiés, m'ont agacé.

Mes respects

E.C.


Monsieur Cioran,

ça sert à quoi un artiste?

Bien à vous,

Cyril

Cher Cyril,

Un artiste? Ça sert à ébranler, à insécuriser, ça sert à miner les certitudes confortables de la bêtifiante recherche de sécurité. Un artiste doit traduire le scepticisme, cette élégance de l'anxiété. L'artiste doit nous laisser dans une position inconfortable tout en laissant passer la mélancolie de la beauté toujours éphémère. Sur le plan spirituel, toute douleur est une chance. L'artiste doit alors nous faire souffrir. Un artiste est loin de la vérité, cette marotte d'adolescent, ce symptôme de sénilité. Un artiste, ça sert à proposer des paysages inédits ou oubliés -et soit dit en passant, je donnerais tous les paysages du monde pour qu'on me rende celui de mon enfance. Ca sert donc à calmer le moine et le boucher qui se bagarrent à l'intérieur de chacun de nos désirs.

Mes respects,

Émil C.