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          Dialogus

S.
écrit à

Samuel de Champlain


Votre vie


   

Bonjour monsieur,
 
Pouvez-vous nous renseigner sur votre vie?

Merci d'avance!

S.


Monsieur S,


Votre question demandait une réponse longue, pourtant ma lettre sera courte. Ce n'est aucunement par manque de volonté que cela sera ainsi, mais parce que j'ai de nombreuses tâches à accomplir avant que la saison froide ne vienne. À ce jour, j'ai à ma charge le bon fonctionnement de notre colonie: il me faut superviser tout ce qui est nécessaire à notre habitation, vérifier que nous bénéficions d'assez de vivres pour tenir durant plusieurs mois, vérifier l'intégrité des structures de construction et effectuer les réparations nécessaires. Mais aussi tenir un conseil avec les chefs de plusieurs peuples de Sauvages et envoyer un rapport vers la France avant que les voies d'eau ne deviennent, à cause de la glace, difficilement praticables. Je me sens plus particulièrement pressé cette année car je crains que l’hiver ne me soit pénible à cause d’une fatigue qui ne me quitte plus depuis plusieurs semaines. 

Malgré toutes ces contraintes, je vais tâcher de répondre au mieux à votre missive et, même si ce dont je vais vous parler n'est qu'une petite partie de mon existence, je ferai de sorte que vous  soyez satisfait par votre lecture.

Je suis originaire de la province de Saintonge. J'ai côtoyé la mer dès mon plus jeune âge, notamment grâce à mon oncle maternel qui navigua beaucoup. Ma vie fut bien remplie: j'ai servi dans l'armée du roi Henri, quatrième du nom, pour soutenir le duc de Mercœur en Bretagne. Par la suite, accompagné de celui qu'on appelait le capitaine provençal et qui n'était autre que cet oncle à qui je dois de connaître l’océan, je partis pour les Indes Occidentales. J’étais chargé de noter tout ce que j'observais sur la géographie des lieux et, dans une moindre mesure, je devais m'occuper de la sécurité du vaisseau sur lequel j'étais embarqué. Mon goût pour l'exploration et la navigation fut accru par cette expédition. Et ceci n'est que le commencement de ce que j'ai pu connaître par la suite.

Mon premier voyage pour la Nouvelle France eu lieu en l'an mil six cent trois. Il me semble capital de vous donner cette date car elle a grandement marqué le restant de mon existence. Cette année-là, accompagné par le Sieur Dupont, j'empruntai la route de Jacques Cartier jusqu'au Grand Sault Saint-Louis et en-deçà. Par la suite, je fus chargé par le roi de faire un rapport détaillé de tout ce que nous avions pu étudier en ces lieux et plus particulièrement les connaissances que nous avions pu acquérir sur la grande rivière de Canada. J'évoquai aussi dans ces divers écrits les Sauvages avec lesquels nous avions séjourné un moment. Quelques années plus tard, nous mîmes en place l'ordre de Bon Temps à Port-Royal pour que nous puissions  passer l'hiver dans des conditions décentes, ce qui nous était jusqu'à ce moment-là difficile.

En l'an mil six cent huit, nous décidâmes de créer une place forte qui nous permettrait d'asseoir notre commerce et d'assurer notre défense si cela s'avérait nécessaire. Nous choisîmes comme endroit où nous installer, la pointe de Québec qui se trouvait au pied du Cap Diamant -ce nom ayant été donné par Jacques Cartier à ce lieu en référence aux diamants qu’il crut y trouver. Nous construisîmes des bâtiments qui formèrent notre Abitation. Plus tard, nous fîmes la rencontre de plusieurs Hurons et Algonquins qui partaient en guerre contre le peuple iroquois. Nous eûmes par la suite un rôle à jouer dans ces conflits. Les années qui suivirent furent marquées par de nombreux aller-retour entre ces terres et la France; je continuai de rédiger des rapports concernant nos découvertes, j'entrepris dans un même temps de dessiner de nombreuses cartes que je voulais les plus justes possible. J'étudiais aussi les mœurs des Sauvages avec qui nous avions négocié des accords à plusieurs reprises.

Je tentai par tous les moyens de trouver le passage qui nous mènerait tout droit à la mer du Nord et qui serait un avantage considérable pour accéder à la Chine. C'est ainsi que nous nous rendîmes à plusieurs reprises dans les Pays d'en-Haut mais le passage tant espéré nous resta caché. C'est durant cette période que je dus passer un hivernage forcé en Huronie mais qui s'avéra néanmoins utile sur le plan des découvertes, en tout cas quand le climat nous le permit.

À partir de l'année mil six cent vingt-quatre, j'entrepris surtout de travailler à la consolidation tant matérielle que politique de notre Abitation de Québec. Pour ce qui est des dates notables, je ne peux pas passer à côté de l'année mil six cent vingt-sept où le cardinal de Richelieu fonda la Compagnie des Cent-Associés, permettant une véritable colonisation de la Nouvelle-France avec, entre autres, une mise en place de monopoles commerciaux ainsi qu'un programme de conversion des Sauvages et l'installation de nombreuses personnes pour habiter et travailler les terres. De par mon rôle dans cette compagnie, j'obtins rapidement le titre de commandant de la Nouvelle-France en l'absence du cardinal de Richelieu.

Malheureusement, cette période d'accroissement connut un ralentissement important en l'an mil six cent vingt-huit où nous rencontrâmes de graves difficultés d'approvisionnement ainsi que des conflits avec des marchands anglais qui ne firent qu’empirer notre situation. Parmi ces marchands se trouvaient les frères Kirke qui assiégèrent notre place, m’obligeant à capituler peu de temps après avoir obtenu le titre précédemment cité. Je fus ramené sur le Vieux Continent par un vaisseau anglais et retrouvai la France après avoir été débarqué à Londres. Je ne pus revenir en la Nouvelle-France qu'à la suite de la ratification du traité de Saint-Germain en Laye pour lequel j'ai œuvré sans relâche.

Il nous fallut, à notre retour à Québec en l'an mil six cent trente-trois, reconstruire l'Abitation qui avait été laissée en ruines. Nous en construisîmes une deuxième car notre colonie ne cessait depuis lors de croître. Il n'y a pas si longtemps, nous avons eu encore quelques difficultés avec les Iroquois.

Je me rends compte finalement que ma lettre n'est pas aussi brève que j'aurais pu le penser. Ce n'est pourtant qu'une revue incomplète de tout ce que je peux avoir à raconter. Si j'avais la certitude que vous puissiez, à votre époque, avoir accès aux différents ouvrages que j'ai rédigé, je vous inviterais grandement à vous y référer. Si par la volonté de Dieu, cela vous est effectivement possible, ne vous privez pas de ces lectures.


C'est ainsi que je termine cette lettre en qualité de votre

Très humble et affectionné serviteur,

Samuel de Champlain

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