VIrginie
écrit à

   


François René de Chateaubriand

     
   

Un chat emmuré 

    Monsieur,

Dans un futur lointain de vos contemporains, j'ai eu l'immense privilège de visiter votre château, à Combourg. Je ne pense pas que vos descendants aient eu l'esprit vénal de profiter de votre nom pour s'enrichir, mais ils ont simplement voulu faire profiter vos admirateurs de votre intimité la plus secrète, celle de votre enfance.

J'ai toutefois été surprise d'apercevoir, dans votre chambre, un chat fossilisé qui, semble-t-il, avait été emmuré à la construction du château pour conjurer le mauvais sort. J'imagine qu'un enfant tel que vous, qui déjà devait traverser le château en pleine nuit noire pour conduire sa mère et ses sœurs dans leurs chambres respectives, a dû connaître quelque période de spleen à la vue de cet étrange grigri.

Pourriez-vous me dire les sentiments qui vous habitaient à la vue de cet horrible animal et si c'est une image qui vous hante encore à l'heure où vous me parlez?

Croyez en mon soutien et en ma fidélité à l'égard de votre personne.

Virginie


Chère Virginie,

Dans ce futur lointain dont vous parlez, chante t-on encore mon nom? Moi qui ai tiré, trop à mon goût, le diable par la queue, je suis fort étonné que ce nom ou mes vieilles pierres de Combourg puissent apporter une quelconque richesse!

Je suis tout autant surpris que vous, au sujet de ce chat fossilisé; nous n'avons jamais eu de chat à Combourg, Lucile ne s'accommodait pas du tout de cette compagnie.

J'ai déjà eu l'occasion, ici même, d'évoquer ma seule relation avec un chat. Évocation ô combien douloureuse, puisqu'il s'agit d'un fantôme de chat. Plus précisément celui qui accompagnait certains soirs une jambe de bois, dans les couloirs menant à ma chambre d'enfant. La flamme de ma bougie tremblait, sous l'effet de courants d'air, mon père mettait à l'épreuve mon courage en me guettant sur toute la longueur du parcours. Ma chambre était isolée du reste de la maison, perchée en haut d'un escalier, je serrais les dents, je ne voulais pas avoir peur, les diables luttaient avec mon Dieu et, sans l'imposante statue paternelle en bas, j'aurais certainement tourné les talons plus d'une fois. Pourtant je tins bon, grâce aux mots, murmurés, par ma douce mère.

Plus tard, avec ma raison d'adulte, j'ai échafaudé plusieurs plans pour expliquer cette apparition. Pour la jambe de bois, j'eus assez rapidement connaissance de l'ancienne légende du marquis de Coëtquen, mais pour le chat qui l'accompagnait, j'en suis toujours à l'heure où je vous écris, au stade des supputations. L'hypothèse la plus vraisemblable, selon moi, est qu'un vilain coquin, aura voulu jouer un méchant tour au marquis en emmurant vivant sa pauvre bête; cette dernière, depuis, revient, pour crier sa souffrance et réclamer réparation.

Aujourd'hui, je ne dirai pas que cette image me hante; c'est une partie de mon enfance qui est passée. Je peux simplement vous dire, que je n'installe jamais mon cabinet à l'étage...

Je vous remercie bien de vos bonnes paroles.

Bien à vous,

CHATEAUBRIAND