Nicole Melka
écrit à

   


François René de Chateaubriand

     
   

Politique 

    Comment, malgré votre défense de la liberté et votre refus de l'arbitraire, avez-vous pu vous opposer à la Révolution?

La Vallée aux Loups, le 3 fructidor AN 214.

Cher inconnu,

J'ai déjà eu, et ici même, l'occasion, d'aborder ce sujet. Qu'il soit, une fois pour toutes pour toute, porté à mon crédit ce qui suit!

Je ne suis pas un contre-révolutionnaire! Je suis pour l'évolution, pour la marche en avant, pour le progrès. La révolution des idées, des moeurs, des gouvernements, des injustices et de l'archaïsme, oui. Je ne suis pas un homme du passé, mes voyages m'ont appris l'humilité quant à mes certitudes dans bien des domaines; et je suis persuadé que la richesse de l'humanité réside dans ses différences. Chaque peuple doit apprendre de ses voisins, et tous ensemble progresser dans le respect mutuel et la communication. Les religions doivent nous enseigner l'amour et la tolérance; je n'imagine pas un Dieu prêchant la guerre ou le chaos.

Je crois aussi que la justice et des lois équitables pour la servir, pour tous, sans distinction sociale, sont la seule voie. En tout cas, en ce qui concerne la chair; pour l'âme, la justice est affaire de croyance propre et individuelle. Je suis pour un gouvernement laïc et libre, sans religion officielle.

Ce à quoi je suis opposé, ce serait plutôt l'immobilisme ou la régression. La révolution pour abolir des privilèges injustes, encore une fois oui; la révolution pour changer le nom du tyran, j'appelle cela de l'immobilisme; la révolution pour guillotiner le droit au désaccord, j'appelle ça la régression. Combattre l'oppression nobiliaire par un flot de sang aveugle de toute particule ne parait pas une avancée sociale. Une dictature, quelle que soit sa forme, reste une dictature, en velours et satin, en sabots, avec un goupillon ou encore un sabre.

Certaines nuits, plus sombres que de coutume, j'ai un tête-à-tête avec des figures au bout de piques acérées et les réveils sont difficiles. Le meurtre sans procès, la suppression des gêneurs, étaient bien des réalités insupportables de l'Ancien Régime? Je ne vois aucune gloire à les répéter à l'envi.

Pouvez-vous affirmer aujourd'hui, que notre gouvernement, est équitable, qu'il n'y a plus de castes des puissants, qu'il n'y a pas de «cour des miracles»?

Bien à vous,

CHATEAUBRIAND.