Inconnu
écrit à

   


François René de Chateaubriand

     
   

La charte de 1814 

    Je m'interrogeais à propos de votre point de vue sur la charte de 1814, quels étaient vos sentiments en ce mois de juin 1814 où cette parodie de constitution a été octroyée?

Le 21 brumaire An 215, la vallée aux loups.

Cher Inconnu,

Incontestablement, c'était un magnifique été qui s'annonçait. J'étais à Compiègne, accueillant les Princes de la maison de Condé; eux-mêmes précédant le retour de Louis le XVIIIème. Et c'est bien de cela qu'il est question, à travers la Charte! Elle n'est pas parfaite, pourtant deux points sont essentiels selon moi: la liberté de presse et de religion; parce que rien n'est, ni ne sera, plus juste que la liberté; elle est de droit divin!

Parodie, dites-vous, sans doute, puisqu'octroyée dans la contrainte. J'ai toujours pensé que la liberté et la légitimité pouvaient et devaient faire ensemble un bon ménage. Une liberté légitime, posée sur le socle ancestral et légitime de son passé. La légitimité soutient la liberté du haut de ses 800 ans, on ne peut rêver plus rassurant. Je ne voudrais pas que l'esprit de la Charte soit dévoyé, il n'est point question de retour à l'absolutisme. Dieu! éclaire mon souverain, qu'il n'écoute ces vilaines sirènes ultras. Nous ne savons que trop bien que la tyrannie peut se parer de blanc.

La période de la Charte a été la croisée de l'ancien et du nouveau au carrefour du modernisme. Les noblesses, toutes, celle de l'ancien régime et celle de l'Empire ont été rétablies, notre roi est à nouveau sur son trône. Nous devions reprendre notre pays en main, faire s'en retourner chez eux les alliés. Paris, en ce temps là, me semblait par trop cosmopolite. Préparer notre entrée dans l'ère nouvelle, en gardant ce qui valait de l'être de la Révolution et de l'Empire. Avoir un roi qui règne, des ministres qui gouvernent et sont responsables devant les deux chambres de la représentation. C'est cela que nous offre cette constitution imparfaite.

J'avouerai, cependant, cher Inconnu, qu'en ce mois de juin 1814, je n'étais pas troublé que par la Charte incomplète que nous avions. Je sentais l'animal, tapis, en repos, et dans certains de mes songes, je voyais des aigles tournoyer dans ma chambre!

Bien à vous,

CHATEAUBRIAND