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C'est ennuyant un peu |
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Salut vieux frère écrivain,
Je voulais juste te dire que pour t'avoir lu dans un cours de littérature, je te trouve pas mal défaitiste et pessimiste. Si j'étais suicidaire, en te lisant, j'aurais certes passé à l'acte. Tu dis avoir mal, dans René, le mal de vivre, alors que tu es un riche noble, donc la misère des pauvres ne peut te toucher. Je me demande: comment fais-tu pour être aussi déprimant et avoir si peu d'action dans tes bouquins? Un homme qui écrit des affaires pas mal plus attrayantes et qui adore faire des dissertations sur tes textes sans intérêt. Naej Enicar Bohème, le 7 ventôse AN 214. Très cher frère écrivain enthousiaste, Vous êtes étudiant? Je suis fier que mes oeuvres soient à l'étude; quelques esprits sensibles ont dû y trouver matière à apprécier! Je ne sais que vous répondre quant à l'humeur de René que vous goûtez peu, d'évidence. Ma jeunesse, certaines folies humaines, quelques errances et exils ont orienté mon esprit vers, non pas ce que vous appelez «défaitiste ou pessimiste», mais plutôt ce que j'appelle réalisme. J'avance parmi mes semblables les yeux ouverts, posant sur mon temps un regard sans complaisance ni rejet. Je n'écris pas pour passer le temps! Je n'ai aucun penchant pour la littérature de divertissement, j'ai toujours préféré au mouvement de l'instant, celui plus lent à l'échelle de l'Homme mais ô combien plus profond et chargé de sens. L'ennui des affaires du monde, les gesticulations ridicules des pantins qui y vivent me poussent au mal de vivre, comment juger autrement l'étincelle de notre passage? Sachez aussi que la noblesse à présent n'a plus son lustre d'antan, et c'est mieux ainsi! La misère des pauvres ne peut me toucher dites-vous! Qu'en savez-vous? J'ai côtoyé et parfois partagé la misère; à Londres dans le grenier de l'exil, j'ai connu la sensation de faim, et au contact des Natchez, j'ai connu la vie simple et le dénuement primaire des Amérindiens. J'ai voyagé sur tellement de rivages qui me confèrent l'autorité dont je me pare aujourd'hui pour écrire sur la douleur de l'humanité. 1789 a emporté le petit renouveau que mon père avait reconstruit par son commerce, depuis je vis de mon travail. Quand j'écris, c'est guidé par la passion de mon âme et de mon cœur, il n'est nullement question de calcul ou de but à atteindre. Si mes compositions trouvent écho chez quelques lecteurs j'en suis content. Il me semble, sans vous offenser, que vous prônez une écriture courtisane, pour plaire! Pardonnez votre serviteur, je méprise les courtisans et leurs façons. BIEN À VOUS, CHÂTEAUBRIAND. |
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