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Sylvie 
écrit à

Louis-Ferdinand Celine


Vous êtes le Hébert de la littérature française


   

Bonsoir monsieur Céline,

Je me permets de vous écrire pour vous dire que je vous compare à un célèbre journaliste de la fin du XVIIIe siècle (mort guillotiné en 1794). Il avait des propos qui dépassaient l'entendement et finissait par «fichtre, foutre», jurait souvent ses grands dieux et se moquait parfaitement de tout et du monde. Il s'agit du révolutionnaire normand (eh oui, il est de ma région, comme la merveilleuse Charlotte de Corday d'Armont, qui planta son couteau dans le cœur du sanguinaire Jean-Paul Marat avant de finir elle aussi guillotinée): Jacques-René Hébert, un Caennais compatriote de notre Charlotte Corday.

Je remarque que vous avez du verbe, de la verve et du courage pour soulever tous les lièvres. J'ai lu vos ouvrages et je peux vous dire que vous saviez écrire le français du petit peuple des banlieues. Vous êtes un homme du peuple qui sait dire tout ce qui lui passe par la tête. Vis-à-vis des juifs, vous êtes critique, vis-à-vis du monde de l'argent, de l'économie mondiale, des Américains comme des Russes, vous avez un franc-parler méritant. Sachez que je lis bon nombre de livres d'auteurs mais vous, vous êtes un homme qui sait dire ce qu'il veut.

Que pensez-vous actuellement de l'état de notre monde? De tous ces scandales à répétition, ces renoncements, ces reculades, ces violences et ces guerres infinies que se font les peuples entre eux? N'y a-t-il pas une conjuration du silence, un manque de respect envers la vie humaine? Que faire de ce monde si injuste et si violent?

Heureusement que vous êtes notre Hébert, qui sait manier l'écriture et dire à la façon grandiose des révolutionnaires de 1793: «Fichtre, foutre, foutue!» afin d'exprimer le vrai courroux du peuple de France face à l'adversité et aux menaces du temps!

Hébert écrivait des propos dans son «Père Duchesne» où il disait tout le mal qu'il pensait des agitateurs et des juifs... Il était révolutionnaire mais aussi, à mon grand regret, régicide et hostile à la monarchie... Dans les années 1930 ou 1940-1944, Jacques René Hébert aurait signé dans «Je suis partout». Qu'en pensez-vous?

Cordialement à vous,

Sylvie


Chère madame,

Mon verbe varie avec la connerie ambiante, son intensité... Alors il s’emporte, forcément. Comment se taire? Vous constatez l’état, froidement! L’avenir, ce qui se prépare… La haine! Le casse-pipe généralisé… La suite va de soi… Mais ça ne leur fait pas plaisir de gueuler, les prévenir, ça emmerde les justes, ceux qui savent et qui en profiteront… Les contrats… Les fournitures… L’intendance… Ils se bousculent pour en remettre, s’en mettent jusqu’au goulot… Ah! Écoutez-les ronronner… Des arguments… Des communications… Des familiarités… Des confidences... Et nous convaincre que c’est mieux ainsi… Nos enfants!… La der des ders… Vous l’avez dit… Foutre!

J’ai payé d’avoir trop causé… Trop voulu… Mais vous savez tout cela… Oui, dans l’emportement, parfois… Peut-être… Hébert! Mais je ne suis pas pisseur d’encre, critique, journaleux comme votre Hébert du «Père Duchène»… «Crapouillot»… «Je suis partout». Je n’ai jamais écrit d’articles… Du raffinement, qu’il n’a pas. On l’a bien raccourci pourtant… Lui aussi y causait trop… Du cœur! Du nerf dans le populo! Il se croyait au-dessus de la moisissure… Ça ne l’a pas empêché de chialer et de geindre pareil à une couventine, avant de s’incliner au guichet de la Dame. Faut le comprendre… Le couperet! Tout de même… C’est pas rien quand on y pense! Du spectacle!… D’un coup… Schlak! Tout se paie…

Jadis, j’ai en apprécié en direct l’efficacité, la hardiesse du couteau sur le tranchant du cou… Le condamné… Pauvre type… Justice aveugle… Dit-on! Ah! L’ingéniosité de l’homme, c’est sans limites. Il excelle en tout, dans l’horreur comme dans sa justification… Ah! Pourriture!… 89! 92! Amer, le constat de leurs Lumières, si belles, des confins de la raison… Comme ils se sont gourés… Enculés royalement, si l’on peut dire… Et encore, ils en ont pas terminé avec leurs hécatombes… Vous saurez me le dire. Des miracles, elle en trouvera d’autres par centaines, La République… Elle a l’habitude de nous illusionner… L’égalité, les droits… Machins! Charte! Prêchi-prêcha et pas moyen de voir autrement… La République! Libérâââle! Frâââternelle! Allez! Faut bien admettre qu’elle est bien plus efficace dans les tueries que ces anciens roitelets, plus occupés aux plaisirs de se décapiter entre eux… De temps à autre… Manière de briser l’ennui plutôt que faire gambader la populace aux boucheries démocratiques.

Ah! Je vous comprends de préférer la noblesse… Ça n’existe plus, le sang de la France… Le lys… La finesse… C’est brisé. C’est vulgaire! Parlementaire! Front populaire! Télévision! Dans mon cas, c’est de peu que j’ai évité la muraille de l’épuration et ses douze balles dans la peau… Mais j’ai goûté leur prison, tout de même… Leurs mesquineries, veuleries… Petites saloperies… Petites vengeances à défaut des grandes… Ça ne leur a pas fait plaisir, à ces grands humanistes, que j’échappe à leur vindicte finale… Un hérétique qui se dérobe au bûcher ou une sorcière à la question… Ça frustre toujours le sentiment de la robe… Ils m’auraient voulu repentant, à genoux, la corde, le licou... Pardon à la clique… Au CNE… Avant d’être proprement égorgé… Filous!

L’état du monde à votre époque? Tout ça est loin, en devenir… Il se trouve toujours une nouvelle boucherie pour remplacer l’autre… Les éditeurs de Dialogus m’en causent lorsque je le demande, parfois, comme ça, histoire de me conforter… Eh! Bien! Que vous dire! Que je ne regrette rien et personne ne m’a prouvé que j’avais tort… Personne! Ils tournent autour! Jargonnent sur la paix… SDN… ONU… Ils s’offensent! Grimacent! Olé! Frotti-frotta! Tralala et tout le toutim! Petits-fours, diplomaties et houlà-houlà! Les guerres se trouvent toujours des raisons et celui qui la conteste devient de fait une bête traquée, à abattre! C’est ainsi! Les pacifistes, de dangereux personnages à faire basculer les certitudes…

Bien à vous,

Louis-Ferdinand Céline

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