Votre thèse |
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| Bonjour Céline, Je voudrais m'attacher à votre Thèse de Doctorat, qui, pour être sans doute votre oeuvre la moins connue, n'en est pas moins une des plus corrosives. Dans cette thèse, rappelons-le, vous présentez les déboires de Semmelweis (1818-1865), qui eut le double malheur d'être assez intelligent pour trouver la cause de la fièvre puerpérale qui ravageait les maternités de Vienne (entraînant systématiquement la mort des patientes à un tel taux qu'il était moins dangereux pour les femmes d'accoucher dans la rue), et trop bon pour ne pas tenter de l'évincer des services d'obstétrique: Ayant compris, ce qui n'allait pas de soi à cette époque, que les étudiants qui assistaient les parturientes les contaminaient avec des exsudats provenant des dissections de cadavres qu'ils pratiquaient, il essaya d'imposer une désinfection à une solution de chlorure de chaux; il est avéré que l'amélioration du sort des accouchées fut immédiat et spectaculaire. Vous montrez que ce progrès décisif fut néanmoins quasi-unanimement refusé par tout le corps médical en place, professeurs comme étudiants, qui retournèrent même l'opinion des femmes contre Semmelweis à tel point qu'insulté et méprisé il fut révoqué plusieurs fois, que ses théories ne furent même pas discutées par les académies européennes, qu'elles furent tournées en ridicule et bien entendu non appliquées. Semmelweis mourut quasiment fou et dans la misère! Il fallut attendre les dérivés des travaux de Pasteur (on oublie aujourd'hui que, bien qu'incontestables, ceux-ci rencontrèrent également une forte résistance!) pour pratiquer l'asepsie dans les établissements hospitaliers. Les procédés employés contre Semmelweis sont intéressants, car ils sont éternels: On a effrontément menti et tout bonnement nié les résultats obtenus. On a feint de voir dans les prescriptions de Semmelweis une défiance intolérable envers les Sommités responsables des établissements incriminés. On a cherché sans honte des explications «naturelles» qui justifiaient le taux de mortalité dans les maternités (alors qu'il était plus élevé que dans la rue!) On a prétendu, pour ne pas avoir à les suivre, que les précautions à prendre étaient trop complexes et inapplicables. Vous avez donc brillamment montré, par un exemple historique et irréfutable, que le corps des grands médecins de l'époque fut quasi-entièrement solidaire pour rejeter les idées de Semmelweis (cela aussi bien par paresse intellectuelle que par bêtise, malveillance et «esprit de corps»); au-delà, et par là même, vous avez montré comment s'écrit, au moins temporairement, la vérité: affaire de conventions, d'intérêts et de corps établis. Comme disait quelqu'un, «La vérité ne triomphe jamais, ce sont ses ennemis qui finissent par mourir». Et je crois que Stuart-Mill disait aussi «S'il s'était trouvé que les vérités géométriques pussent gêner les hommes, il y a longtemps qu'on les aurait trouvées fausses». J'aimerais savoir si c'était là, déjà, votre intention. J'ai également grand plaisir à vous imaginer présenter malicieusement à des Mandarins, pour leur approbation, l'un des plus grands exemples de leur mauvaise foi acoquinée de stupidité... Et je vous envie d'avoir fait cela! Était-ce, là aussi, votre intention? Cordialement, Pierre-Jean Tuloup |
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| Cher Monsieur, Un fardeau!...Une charge! Contre l'imbécilité, la vérité est lourde à porter. Oser! Crier! Attaquer! Foncer! Critiquer!... C'est risquer sa tronche à tout coup! Ça dérange! Ça heurte! Ça offusque! Ça scandalise! C'est que c'est fragile un planqué, un bien-pensant gras du bide avec ses privilèges plein la panse... Peinard! Juché au perchoir de la félicité! Trop habitué à mener le quadrille à sa guise pour tendre le cornet et écouter le jeunot qui se pointe... Rien à bander! Si tu veux ta place à la basse-cour prend ton numéro! Embarque dans le rang et suis la cadence... Marche au pas et marque-le de ton jus! De l'enthousiasme! De la réserve! Du dosage! Juste ce qui faut! Attends ton tour, lèche le cul de celui qui précède... ou poignarde-le dans le dos, c'est selon la configuration du mec! Son type! Sa force! Sa puissance! Son âge! Et sa fortune! C'est pas fastoche de nager dans ce merdier! Faut des gros biscoteaux et pas négliger les circonstances... l'époque peut aussi offrir des possibilités sans limites. J'ai pas besoin de m'étendre davantage sur la question, vous pigez très bien ce que j'entends par la vérité que l'on nous sert à volonté... Gavé au bouffe-merde à s'en péter les artères... Pensez bien, mon propos ne peut que rejoindre le vôtre... Comme vous dites, la vérité c'est bon pour les macchabées. Une fois aux asticots on les décore! On les biographe! Les découpe! Les empaille et on les fout au Panthéon pour le solennel ou au musée Grévin pour le populo... C'est important le respect de la vérité pour le populo! Le souvenir d'une vie au service de ses concitoyens à se casser les couilles. L'occuper, le populo qui faut!... Les expédier au casse-pipe de temps à autre pour la cause... Ils font moins de conneries et ont l'impression d'utilité... de crever pour la patrie. C'est gavant au moral, l'utilité... on fait les pires vacheries au nom de l'utilité... Semmelweis? Fallait bien le sortir de l'ombre celui-là, ce précurseur amnésié de la médecine moderne! Assassiné! Ridiculisé par les siens. Galilée et les autres! Persécuté! Pestiféré! Semmelweis sorcière de l'Inquisition avec son chaudron sous le bras, ses potions! Ses herbes qui soulagent le corps et excitent l'esprit... au bûché! Partout et de tout temps celui qui contredit l'habitude et l'ordre est fusillé! Emprisonné! Aliéné! Exilé! Censuré! La liberté va toujours dans un seul sens, celle des puissants qui se torchent à l'oseille et orientent la voie à suivre. Le reste, c'est du bourre mou! Des sermons! Des bonnes oeuvres! De l'apitoiement!... Rien à foutre!. Préfère crever qu'écouter leurs certitudes en les visant se gratter les valseuses de contentement.... Semmelweis! Je me suis intéressé à lui avec la Fondation Rockefeller... Forcément, les conférences sur l'hygiène... la propreté, la prévention des maladies, on finit par se questionner, creuser pour mieux éduquer! Les habitudes à déranger, les croyances à ménager... expliquer! Modifier! Transformer! Convaincre!... Puis, mes études, la médecine et, naturellement, l'histoire de cet homme pratique, illustrant la lutte solitaire d'un visionnaire contre des institutions rétrogrades et ces représentants intéressés par leur suffisance plutôt que les soins aux malades. Ma thèse ne lui a pas réchauffé les os, mais a remis les choses en perspectives... Lui s'en foutait, mais tout de même... J'ai peut-être ressenti ce sentiment que vous évoquez dans votre lettre, je ne sais plus! Tellement de haines tout au long de ma vie! Tellement de souffrances!... Sans cesse à défendre mes livres, ma liberté et celle des Français. Tellement de mépris accumulé que mes intentions personnelles comptent bien peu dans tout le déferlement de ces années. Encore ici, à Meudon, malade! Épuisé! Isolé! On m'insulte! Me censure! M'excommunie! Même mon éditeur me séquestre... Me harcèle que je lui chie des chefs-d'oeuvre à répétition... Faut bien rembourser les dettes, des millions que je dois en avances... Alors la vérité! Mes intentions! L'avenir! Tout se limite maintenant à attendre la mort et tous seront satisfaits de me voir au trou. Bien à vous, Louis-Ferdinand Céline |