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Van Trotten 
écrit à

Louis-Ferdinand Celine


Tovaritch


   

Salut Destouches,

Il y a un bail que je voulais te causer. Il y a longtemps en fait. Allumer une cigouille en terminant un de tes bouquins a déjà été un rituel jouissif et même salvateur. C'était bon de lire du Céline, et c'était encore plus buzzant lorsqu'on savait à quel point il faisait chier les bons pensants, les curés et les politiciens. Mais, faut bien être franchouillard, après on passe à autre chose, on passe à Bukowski entre autres, qui va plus loin que toi, mec, même s'il avoue nettement que tu lui as refilé de bonnes idées. Tu connais? T'as entendu parler? J'espère que oui, sinon tu passes à côté de quelque chose, crois-moi. Bukowski, c'est du Céline au carré, mais là, je m'éloigne de mon sujet.

Voilà, ce qui me chicotait, c'est de savoir ce que tu foutais dans Tovaritch, le film de Deval sorti en 1935 dans lequel on voit ta gueule (et quelle gueule!) quelques secondes lorsque tu sors d'une épicerie. Je sais bien que Deval était un de tes potes, mais comment vous êtes-vous entendus sur cette scène? Genre: «Eh, Céline, tu veux bien montrer ta gueule dans mon prochain film?» ou bien «Écoute Deval, tu pourrais pas me donner quelques secondes de postérité?»

C'est tout, mon vieux.

Van Trotten

P.-S.: t'es circoncis?


Dites, ça vous élucubre le Van Trotten de causer génie? Transe! Emballement! Et c’est l’enfourchement du balai… Décalottage! Vrille! Loopings! Tonneaux! Triple! Holà nom de Dieu! Ça vous remue la gerbe? Vous en suintez du croupion? On vous l’a mis dans le cul de combien? Jusque dans les profondeurs? Ça frétille du bout? Allez! Encore un effort… le mètre étalon… pour que ça gicle dans le plafond! Couic! Youyou! Hourra!

Bukows… qui? Un Boche de la Kommandantur celui-là? Tatillon, bureaucrate! Préposé aux chiottes? Secrétaire! Censeurs! Ah! Écrivaillon! Bukows… qui se torche des histoires dans le style Céline pour faire grandiose… Tous tentent de m’imiter et se cassent les couilles… me renient et hurlent que Céline, après tout, c’est de la frime… Rien du tout! Allez! Faut les comprendre, saisir leurs difficultés… manque absolu d’imagination… de souplesse! La légèreté… des académiciens du biberon, Nobel des greluchons.

On m’a raconté à Dialogus que c’est normal d’ignorer le talent de votre scribouilleur en titre, éponge des Amerloques… genre Miller… Un peu. Lui, je connais! Il m’a défendu contre mes franchouillards de salopards… Mais, côté littéraire… c’est lourdingue. Sans intérêt. Insignifiant!

Désolé donc pour le morpion… Il ne s’est pas encore pointé jusqu’à Meudon... Je veux bien vous donner mon opinion, mais faudrait vous renseigner sur ce qui est faisable ou pas… Je veux bien être poli, mais faut pas me tenter… Merde!

S’il est allé plus loin? C’est possible! Je suis médecin, pas écrivain… Peut-être chroniqueur si vous voulez… J’ai bien peu de moyens pour étaler mes qualités… Il y a comme une conspiration sur mes ours… Une clique de cafards qui voudrait bien me bouffer jusqu’à l’os… Nier jusqu’à mon existence… Alors?

Faut bien admettre que j’ai seulement connu la grande boucherie de 14… Les bas-fonds de Londres, l’Afrique des colonies… Puis la SDN, voyages, études, l’Amérique … Médecin des paumés et puis c’est l’autre guerre, la Débâcle… Avec Lucette… à la poursuite de l’armée française… jamais rattrapée, l’armée française… L’Occupation. Ah! Des humanistes, d’un bout à l’autre nous l’avons traversé l’Allemagne… Sigmaringen… jusqu’au Danemark…

Mais c’est pas terminé comme malheurs, il en reste un peu à raconter… La prison… dix-huit mois… Charbonnière et son acharnement à m’extrader pour trahison… Article 75… et me voir exécuter… malade à en crever… et ces années d’attente dans une casa en chaume… insalubre sur front de Baltique… Mer morte… Résidence surveillée… Procès! Condamnation! Armistice! Alors, forcément, ça ne fait pas des livres tout ça… C’est bien peu amerloque comme saveur.

C’est possible que votre type, ce Bukowvski… C’est possible et c’est tant mieux pour Van Trotten…

Céline

P.-S.: foutre! Van Trotten! J’oublie le cinoche… Un pote ce Deval… À l’époque c’était courant de faire figurer les potes dans les films… Je lui ai demandé à Deval si je pouvais pas apparaître dans un coin de sa pellicule, quelque part dans son Tovarich… Anonyme! Comme ça! Pas un mot! Rien! Histoire de me dire que les gens qui verraient ce type quitter la boutique… Eh bien! Rien du tout! Faut dire que ce fut assez réussi comme anonymat.



Mais c'est qu'il est en forme notre monsieur Destouches! Mais c'est qu'il fait montre de tout son vocabulaire de dimanche après-midi de pastis avec les nuls, notre chochotte adorée! Mais c'est qu'il carbure aux points d'exclamation et d'interrogation, notre pourfendeur  d'injustices de bonnes femmes! Un Achille Talon d'avant l'heure? Fais attention aux points d'exclamation, mon vieux, c'est une béquille littéraire qui masque une incapacité à dire les choses telles quelles sont. C'est pas moi qui le dit, c'est Bukowski.... Sans intérêt, Miller? Eh, oh! Tu y vas un peu fort, tu ne trouves pas? Tu sais, Céline, tout ce qui se fait à l'extérieur de la France n'est pas nécessairement mauvais! faut pas tomber dans un chauvinisme crasse, t'as suffisamment mauvaise réputation....

Tiens, j'ai une idée. Au lieu que je dise qui j'aime lire, mouille-toi un peu: t'as sûrement eu des influences littéraires provenant de tes lectures. On n'écrit pas sans avoir lu, non? Je me trompe? Laisse-moi deviner... Je sais, t'as adoré les correspondances de madame de Pompadour et Diderot!

Je ne t'embrasse pas. Je viens à peine de rouler une pelle à une chèvre,

Van Trotten


C’est une habitude! Comme casse-pied, vous faites dans la ténacité… Je vous filerais bien mes clébards au cul, histoire de vous voir prendre l’envol… Mais un lecteur c’est sacré, qu’ils disent à Dialogus… Faut répondre… J’ai promis un minimum d’amabilité. Je m’en tiens là, je n’ai qu’une parole. Pour ma part, le lecteur, je m’en fous: dès qu’il a payé, il peut en faire du papier cul de son bouquin… ça ne me concerne plus… J’ai fait mon boulot.

Alors! Trotten! Je vous désarçonne avec mes humeurs? Ça vous met sous pression, mes vapeurs? Vous n’avez pas l’habitude de vous étonner… Vous n’y comprenez plus rien? Ah! La facilité! Le n’importe quoi! L’alignement des mots joli, l’encroûtement pour faire lyrique… Anatole France.

Pour bien saisir… Je vous propose une bonne action, «Entretiens avec le professeur Y»… Faites-vous plaisir et achetez-le! C’est tout petit, comme bouquin; quelques pages, une centaine, pas plus! Promis, vous arriverez jusqu’au bout… Tout y est! L’explication à vos effarements. Achetez-le! Vous ferez une bonne œuvre, Gaston sera content, remplira les coffres de sa Nénéref et pourra s’offrir des vacances sur la côte. Par la même occasion, vous contribuerez à effacer mon ardoise, un gouffre… Des millions que je lui dois, à Gaston. Les éditeurs sont des avides, escrocs profiteurs et comptables… Esclavagistes! Des livres, il croit que ça sort tout seul du croupion… Une chaîne de montage de chez Ford! Allez, Ferdinand! Chie-nous un autre livre, Ferdinand, qu’il me dit le Gaston… Un live qui rapporte plein… Du pèze et de l’avoine!

Alors, pensez-y, pis ça vous fera bien paraître dans les salons! De la kulture des amerloques! En plus de votre Bukowski, vous pourrez causer Céline et briller, doublement! Le style? Ah! Le rendu émotif! Vous les épaterez! Les femmes, elles en suinteront, vous verrez! Fines gueules! Longues jambes, gracieuses, musclées… Intelligentes avec ça! Petits fours et champagne… Vous ferez scandale, Trotten!

Voilà! Un conseil qui vous engage à pas grand-chose… Un peu d’avoine pour bibi… Ça vous donnera l’occasion de me réécrire pour m’emmerder un peu…

Ne retenez qu’une chose, l’émotion! C’est la base, le fondement… On raconte qu’avant, il eut le Verbe! Faux, Trotten! C’est une erreur! Moi, je dis qu’avant, il eut l’Émotion! L’émotion seulement, sinon rien n’est possible. Je suppose que vous pouvez l’admettre, banalité toute simple en fait, mais combien essentielle à toute forme de création… Vous concevez la musique sans l’émotion, la peinture? Même votre Dieu fit dans l’émotif pour sortir! Alors, Bukowski se goure… Les choses ne sont jamais comme vous croyez qu’elles sont en réalité, elles existent parce qu’il y a un lien entre vous et elles, une émotion qu’il faut décoder. Vous pigez la nuance? Peut-être que si… Peut-être que pas… «Entretiens avec le professeur Y».

Cela dit, la difficulté est de la rendre, l’émotion… La transposer en style, et là est tout le boulot. Acharnement à trouver la justesse… Cette petite musique. Songez qu’avant tout, l’émotion pure est muette… La réaction suit l’émotion, une fois passé le moment où l’on ressent… Vient la parole, le cri, les pleurs, la douleur, mais seulement une fois passé le silence… C’est l’expression de ce silence qu’il faut transposer, et ça demande énormément d’efforts, croyez-moi… Rendre la sensibilité du silence… De ce qui émerge du fond des tripes et jamais, c’est gagné d’avance… Il faut reprendre, réécrire, cent fois, mille… Pour trouver la justesse du mot… Alors, mes trois petits points… mes points d’exclamation sont là pour isoler le silence, le secret de la fibre… Figer l’émotion dans son silence pour, après, le laisser s’exprimer dans toute sa finesse… Le rendu émotif! Ça vous va, comme explications?

Quant à la langue… Le français est la seule qui compte réellement: le reste, les autres, on peut bien les parler, mais elle n’existe pas, de la guimauve… De l’accessoire. Mes écrivains… Eh Bien! La Fontaine, celui qui est parvenu à la perfection et à la pureté… Villon! Barbusse! Dabit! Il y en a d’autres… Rabelais!

Ne perdez pas votre temps du côté d’Hollywood… À trop rouler de pelles aux chèvres, je comprends mieux votre sentiment pour Miller…

Mais dites-moi… Après la pelle, elles sont bien étroites, vos chèvres?

Céline

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