Sans avenir, l'humanité...
       
       
         
         

suzanne.rochon@aquops.qc.ca

      Bonjour,

Cette citation ci-bas, extrait de la réponse à Denis Le Paparrazzi, résume bien ce que j'ai senti de votre philosophie lors de la lecture du "Voyage au bout de la nuit". J'y ai découvert un être tourmenté, sombre, broyant du noir, entouré de crétins sauf Molly, dans l'adversité pour toujours. Mon interrogation est certes un peu naïve, mais comment faites-vous pour continuer dans cette nuit, dans cette obscurité, où puisez-vous l'énergie, le goût de continuer? Où est l'espoir? Moi je ne sais carburer au désespoir, lorsqu'il m'assaille je me sens défaillir.

Vous passez sous silence la période de vos six années d'études, pourquoi? S'y trouvait-il moins de malheurs, y avez-vous rencontré le bonheur?

"Voyez-vous, je n'ai aucune indulgence pour la race humaine et votre perception de ma prétendue xénophobie se situe peut-être à ce niveau et c'est aussi probablement pour cette raison qu'elle donne parfois l'impression de débordement... Je ne crois pas à son avenir, à l'humanité... Elle peut crever tout de suite l'humanité et je m'en fous... Elle ne mérite pas une ligne de complaisance, elle peut s'étouffer dans sa fiante, l'humanité et j'irai pas à ses funérailles. Toute son histoire tourne autour de la haine, toujours... Du mur des Lamentations au mur de Berlin, c'est la même histoire... Des murs que l'on érige et à présent vous en construisez des plus infranchissables... Des murs entre les riches et les pauvres, le savoir et l'ignorance, l'écologie et la production à outrance... Tout ça va engendrer d'autres sortes de haine, de racisme et y en aura toujours pour défendre des beaux principes, mais ça ne changera rien à la réalité... Que de la haine et tout au bout de la haine... La nuit."

Suzanne
         
         

Anonyme

      Chère Suzanne,

Pardonnez moi d'intervenir, mais votre naïveté est déconcertante.

Vous demandez de l'espoir, de l'énergie, pourquoi pas de l'harmonie, à un homme qui a survécu à la première guerre pour être précipité dans la seconde...

La Grande Guerre, c'était le summum de la bassesse et de l'indifférence humaine. Des champs de mines déminés à pieds nus, des tranchées inondées et des maladies à ne plus en finir. Des généraux et des marchands d'armes hilares. Et lui au milieu.

La seconde, avec son record de morts, et son cortège de massacre. Toute la science et toute la technique au service de l'extermination humaine, juive ou allemande. Et lui au milieu.

Et vous voudriez qu'il conserve une image positive de l'humanité!

Et puis après la guerre, il fallait encore des boucs émissaires pour expliquer toutes les défaites et toutes les traîtrises, il fallait des symboles pour exorciser ce qui n'aurait jamais dû arriver au peuple français, la honte et l'exode. On veut rendre Céline responsable de tout, on veut qu'il endosse par ses propos la culpabilité des marchands de morts et des trafiquants d'esclaves modernes.

Le génie littéraire de Céline fut d'avoir inventé l'émotion du langage parlé à travers l'écrit, le rendu émotif, certainement pas d'avoir été le laudateur le plus zélé de sa génération ou l'esprit le plus brillant de son siècle.

Céline n'est pas un écrivain heureux parce que le monde est injuste, indifférent, haineux. Il n'existe pas plus d'homme Glorieux que de Surhomme dans cette confrérie humaine animée par la jalousie et le mépris.

Je vous invite fortement à lire Rigodon; vous y verrez ce qu'est l'espoir et la grandeur humaine.

Vous comprendrez sans doute que désespoir ou pas, nuit ou pas, on doive continuer.

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Chère madame,

Je le raconte depuis des lustres... Mes emmerdes ont rappliqué avec le «Voyage...», «Bagatelles?...» Le prétexte aux grandes manFuvres... L'offensive générale... Ça n'a jamais flanché depuis et ça sera ainsi jusqu'à perpet... Jamais, ils l'admettront... Se sont concoctés, nom d'un foutre! Ligués, parce que je scribouillais pas comme eux, que je ne faisais pas de la littérature comme eux, que je ne fréquentais pas le même monde qu'eux... J'avais découvert un petit quelque chose de nouveau, une musique dans les mots. Jazzer les mots, je faisais. Pour ça, jamais ils ont aplati le coup, toujours cherché à me réduire à une saloperie merdeuse. Des couillons, des jalminces baiseurs de puces guettant l'occase... Me rayer.

Je ne suis même pas un écrivain... Mauriac? ... Gide? ... Camus? ... Sartre?... Des bell'tres enfileurs de phrases, je ne tartine pas comme ces potasseurs de foutre. Je la déballe, la vie. La scribe comme elle est. Salope! Ordurière! Imprévisible! Impitoyable et putasse. Sans avenir, la vie, tordue de haine et de guerres... Les miennes autant que les vôtres, c'est forcément les mêmes saletés, les mêmes massacres et aucun en vaut un autre en horreur et en fripouillage... Qu'on se le dise! Regardez-la devant, la vie! Dans les yeux, la vie! Regardez-la froidement et ne fermez pas les yeux, nom de Dieu! La vie ça se résume au cul d'un charbonnier... Noir! Croupion dégueulasse, entonnoir bouffé par le cancer. C'est une pute sans envergure, qui coûte cher en oseille et ne laisse même pas l'arrière goût d'avoir tiré un bon coup. Elle m'a coûté cher la vie... Charge de l'Histoire. Elle m'a coûté deux guerres, l'exil, la prison, le bannissement et la haine de tous. Pourquoi alors ne pas dire la vérité brutale? Comme elle est! Tout ça n'a rien à voir avec la beauté d'un trois m'ts filant sur la Manche, car la vraie vie... C'est les types qui gerbent leurs boyaux parce que dessus, sur le pont, y a la tempête... Ouragandesque! Incontournable elle est, la tempête... Pas de choix, forcément, faut l'affronter, impossible de revenir, de virer de bord et l'espoir se cache là, dans l'Fil de la tempête sur une mer en furie.

Je ne suis pas un tartineur d'histoches. Je suis rien du tout! Troufion de la grande boucherie! Détrousseur de nègres aux colonies et médecin sans envergure... Pas à Bourg-la-Reine, mais à Clichy avec la populace. J'étais toubib avant tout, l'écriture, le «Voyage...», c'était alimentaire pour me gagner des sous facile, me payer un petit apart peinard, sans me soucier du bifteck à gagner... J'en ai bavé, des nuits à m'esquinter sur tout ça... Mais la vie, ça ne s'arrête pas parce qu'on la fout sur papier, toujours ça nous poursuit indéfiniment et ça nous rattrape... J'ai gagné mépris et incompréhension à vouloir seulement étaler des morceaux de cette foutue réalité. Voilà tout ce que j'ai gagné à écrire.

La médecine?... Un hasard !... J'ai fais cent boulots, pas un qui collait, puis je me suis engagé dans la lourde pour trois ans, puis la guerre, les premières lignes, ma blessure... La convalescence et avant de décider si on me retournait au casse-pipe, on m'a foutu à Londres, service spécial, et là j'ai frayé avec le milieu... Comme ça, un peu, pour passer le temps. Un jour, la pagaille entre deux putes enragées, aux cheveux qu'elles s'empoignent, les coups, les gnons, les ongles dans la peau, déchirures et puis vlan! Un couteau dans le cul de la Carmen pour finir, une fesse ouverte, du sang partout, ça dégouline, la moquette, les murs, le plafond... Vite un cab, à l'hosto, voir un toubib qui soigne comme ça, sans poser de questions, sans demander le pourquoi et le comment; un toubib qui s'en fout et qui rapièce les paumés, voilà tout... Clodovitz, qu'il s'appelait, le toubib. Pauvre Joconde emmaillotée, bandelettée, momifiée, qui hurlait de douleur et de rage dès qu'on s'approchait, une furie.

Sérieuse, la blessure, c'était ouvert grand comme ça, les chairs à découvert, mais quel beau cul elle avait, la Joconde, elle faisait courir Londres, toute la tamise venait pour y plonger dedans. Je venais à tous les jours et Clodovitz me laissait lui donner un coup de main, les injections, les pansements et tout et tout. Ça m'a donné l'étincelle, semé la graine, je crois. Mais c'est pas sûr, plus tard y a eu plein de trucs autres et différents, l'Afrique, la Fondation Rockefeller et la rencontre du Docteur Follet... Sa fille que j'ai mariée et tous les deux m'ont poussé à gratter la médecine et puis, j'étais devenu un ancien combattant invalide et décoré, fallait me caser et ils facilitaient les choses, c'était plus facile et moins long, des exceptions, ils faisaient...

J'ai étudié, en Bretagne, à Rennes pour commencer et après à Paris pour finir, puis j'ai obtenu mon permis, j'ai accroché le papier et j'ai soigné la misère du Paris des rejetés, minables, paumés, peignes-cul, vomis, débauchés, fourvoyés... La plèbe! J'ai soigné les cirrhoses graisseuses et pigmentaires, les ulcères, chancres et ozènes les cancers, les furoncles, les scléroses lampiotiques et les filles en cloques, les putes et la vérole syphilitique, maladies de l'amour, des trottoirs et de la misère... Misère qui grouille partout et qu'on refuse de voir par pudeur... Par connerie... Par hypocrisie... C'est pareil! Puis, c'est là que j'ai voulu montrer tout ça aux autres, peut-être qui savaient pas toute cette dégueulasserie, que je me disais, car la vraie vie elle est là, dans cette dèche pitoyable et populaire qui n'intéresse personne d'autres que les curetons, car eux y savent qu'il y en a encore du jus à leur siphonner dans l'os.

Alors le bonheur, moi... J'y crois pas. Forcément, j'peux pas y coire, c'est comme le paradis, vous y croyez à cette arnaque au foutre de fonctionnaires ecclésiastique ... Pas moi, j'peux pas... Les autres peut-être, j'dis pas... Les fricotés, les pourris de fric, les instruits, les intellos... Ceux qui peuvent se permettre des états d''''me, des analyses, des séances de divan... J'dis pas, peut-être qu'il est là le bonheur... Moi? Pas le temps d'y penser au bonheur, où qu'il est et à quoi il ressemble... J'ai autre chose à blairer.

Des Contentements? Peut-être, des petits délices, les plus simples ceux qu'on croit avoir oubliés et qui nous reviennent, parfois... Joies minuscules mais persistantes dans le souvenir... Saint-Malo et sa mer... Les potes de Montmartre, popaul, Mahé et la brinqueballe... Lucette quand elle danse, ses élèves qui cabriolent dans l'escalier pour se rendre à l'étage... un chat vautré sur la table de travail à jouer avec mes papiers, les épingles à linge... L''me de Bébert dans sa musette, sa traversée de l'Allemagne sous les bombes des Libér'''teurs...Toto qui jacasse en singeant le borgne, nabot minable et recroquevillé... Les chiens, dans la cours, qui gambadent et reniflent les gazetteux à cent mètres... Discuter avec Marcel et Albert... Des petits bonheurs comme ça, qui effleurent, qu'on se dit qu'ils sont là pour entretenir un semblant d'espoir et qu'il faut juste les prendre comme ils sont et lorsqu'ils passent... Sans plus.

Je suis un salaud, tout le monde le dit, le Voyage est un ramassis de merde et d'ordure, des gens sombres, souillés et sans intérêts... Molly vous parlez, mais il y a aussi Madelon et les autres... tous les autres Bébert, la Concierge et même Robinson et les Henrouille, la grand-mère, chacun à sa façon cherche à entretenir et provoquer cet espoir que vous ne voulez voir nulle part, comme si c'était ma faute que le monde soit un immense foutoir, un dépotoir pour les fricotés. L'espoir, le bonheur ne crèche pas dans le regard des connards, mais dans nos propres tripes.

Je pourrais continuer à vous raconter encore, mais vous doutez... Je sais. Ils sont tous ainsi, ils voient ce qu'ils veulent bien voir, mais je m'en fous.

Il y a Anonymus... Un mot, faut pas lui en vouloir. Il vous ébrèche un peu et cause de mes malheurs, tente de les expliquer, à sa façon. Il n'a pas tort, dans son sens. Cause de Rigodon, mon dernier livre... Pas tout à fait au poil, pas pu le polir à mon goût, à ma convenance. C'est peut-être vrai que c'est chargé d'espoir, comme il dit, le type Anonymus, mais c'est à vous de voir... Pas à moi.

Louis-Ferdinand Céline