Romans de 1937-38
       
       
         
         

paull@yorku.ca

      Monsieur Céline,

Ma question est une question de fond. Dans vos échanges avec l'éditeur de Dialogus, vous établissez déjà votre personnage de visionnaire maudit, banni, tourmenté. Cette partie de la présentation est donc déjà campée. Le ton donné. Passons maintenant à la substance. Vous écrivez, dans un de vos romans (pardonnez la citation indirecte, il appert que cette oeuvre de vous est à peu près introuvable en édition courante):

"Le Juif est un nègre, la race sémite n'existe pas, c'est une invention de franc-maçon, le Juif n'est que le produit d'un croisement de nègres et de barbares asiates. Établis, émigrés, pillant, imposteurs, sous nos cieux, dépaysés, désaxés, ils singent nos réactions, gesticulent, ratiocinent, enculent mille et mille fois la mouche avant de commencer à vaguement comprendre ce qu'un Aryen pas trop abruti, pas trop alcoolique, pas trop vinassier, saisit au vol, une fois pour toutes en vingt secondes... émotivement, silencieusement, impeccablement."

BAGATELLES POUR UN MASSACRE.
Cité dans H. E. Kaminski, CÉLINE EN CHEMISE BRUNE OU LE MAL DU PRÉSENT, Éditions Champs Libres, 1983, p. 32.

L'auteur citant ce texte de vous rédigé, bien sûr, au premier degré, fournit ensuite la batterie d'informations critiques suivantes:

"Même celui qui n'a que de vagues notions sur les publications obscurantistes, élevées au rang de littérature d'État en Allemagne, retrouvera dans BAGATELLES POUR UN MASSACRE, toutes ses vieilles connaissances. Tout est là: les protocoles des sages de Sion, le trop petit nombre de Juifs tués à la guerre, les petites juives compagnes de jeu de la princesse Elizabeth d'Angleterre, les aveux des rabbins. Rien n'y manque, depuis les têtes de Turc de Goebbels jusqu'aux morceaux de bravoure de Streicher, répétés chaque semaine dans son Stürmer. Mais rendons à César ce qui est à César. Toute cette littérature est importée en Allemagne par le Russe Rosenberg, chef de l'office culturel national-socialiste, et par d'autres Russes blancs. Elle provient de l'Okhrana tsariste; elle a fomenté et justifié déjà maint pogromes.
La dépendance de Céline se traduit jusque dans sa terminologie. "Enjuivé - négrifié - demi-Juif - quart de Juif - demi-quart de Juif - Aryen - racial - super-brute." C'est un langage technique. Le néo-antisémite n'avait plus besoin d'inventer des termes. Il n'avait qu'à les adopter, tout comme il le reproche aux marchands de meubles juifs avec leurs cosy-corners..
Son mélange d'antisémitisme et de pornographie n'est même pas original; Streicher s'en sert depuis longtemps. Il est vrai que Céline a toujours employé les mots les plus crus, mais c'était pour faire parler et penser ses personnages. Cette fois-ci c'est l'auteur lui-même qui s'exprime, sans l'artifice d'un intermédiaire."

H. E. Kaminski, CÉLINE EN CHEMISE BRUNE OU LE MAL DU PRÉSENT, Éditions Champs Libres, 1983, p. 33-34.

Pourriez-vous s'il vous plaît, commenter cette citation de votre roman de 1937 et cette analyse critique. Merci.

Paul Laurendeau

 

       

 

       

Louis-Ferdinand Céline

      Cher monsieur,

On a beaucoup décortiqué, dépecé, débité, broyé et interprété ... De mes écrits on a pondu des analyses serrées, des commentaires fouillés, thèses savantes, diplômes en causes perdues, ratichons universitaires, et journaleux en mal de vieilles peaux à fusiller... Tout ça c'est du beurre mou, de la façade, ça sent le complot, ça sent l'odeur du chou-fleur trop cuit dans les chiottes d'un HLM... Un complot de la Confrérie des Inquisiteurs sur la ligne de départ d'une nouvelle chasse aux sorcières... Toujours la même clique qui tente de me faire porter l'odieux de l'histoire de France : Céline, le maudit... Céline, l'anathème... Céline le maître à penser des faschos... Céline le salaud qui a permis que tout ça arrive, qui l'a souhaité... Désiré... Attisé!

Je l'avoue, je suis Français, terriblement Français... J'ai donné mon sang et ma santé pour ma Patrie, j'ai connu l'horreur... La Grande Boucherie de 14, ces millions d'hommes au casse pipe et pour quelles raisons? Pour rien du tout... La gloire des galonnés et la fortune des marchands de canons... C'est ce que toute ma vie, j'ai toujours combattu: La Bêtise! La bêtise dans son expression la plus rustre et mes écrits ne font qu'illustrer cette vérité de la manière dont elle s'est toujours manifestée... Crue et sans Rimmel, sombre et pouilleuse. Ce n'est pas pour rien que mes textes, qualifiés par ce Kaminski d'un mélange d'antisémitisme primaire et de pornographie de ruelle, furent interdits en Allemagne Nazi... Drôle de champion de l'antisémitisme je fais, non?

Je suis Français et malgré tout ce qu'elle m'a fait subir, j'aime ma Patrie et tout ce que j'ai cherché, c'est éviter une nouvelle guerre qui pointait dans le ciel de l'Europe, que ne se reproduise pas l'horreur de 14, et pour contrer cette menace, j'ai utilisé le seul moyen mis à ma disposition : ma plume et ma démesure afin que l'on m'entende... Je ne regrette rien, mais, comme vous savez, ce ne fut pas un tabac... Ça m'a retombé sur la tronche et j'ai salement écopé... J'ai payé au centuple et mille fois plus, tandis que d'autres guignols, collabos de toutes les pointures, se sont toujours baladés peinards avec le tricorne de l'Académie sur l'ardoise et la queue de leur costard à dorure entre les jambes, en me gerbant dessus comme la dernière des pourritures... Ceux-là n'ont jamais été inquiété, ceux-là ont porté la chemise brune avec fierté et ciré à genoux les bottes de l'occupant... Et on les a décoré, Monsieur, légionné pour service rendu, statufié dans le bronze et érecté dans les squares de Paris... De la Patrie reconnaissante. Tandis que moi, je n'ai jamais porté qu'une seule chemise, la mienne... Jamais frayé! Collaboré! Trahi! ... Ne pas revivre deux fois en 25 ans l'hécatombe, c'est tout ce que je voulais et regardez comment on m'a traité et comment on s'acharne.

Que vous dire de plus, cher Monsieur Laurendeau? Je suis un reflet de mon époque, comme vous de la vôtre, ni plus ni moins. Vous n'y pouvez que dalle et moi de même. Je ne renie pas mes écrits, ils sont là, dérangeants et censurés, amplifiés et interprétés par le premier venu, et s'ils foutent en rogne tous les Kaminski en goguettes de la planète et leur donnent de l'urticaire, c'est bien fait pour eux.

Un dernier mot : Bagatelles..., L'école..., Les beaux draps et Mea culpa ne sont pas des romans, mais bien des Fuvres pamphlétaires avec tout ce que cela comporte. Il s'agit, je crois, d'une nuance importante.

Bien à vous,

Céline
         
         

paull@yorku.ca

      Monsieur Céline,

Merci de votre réponse. À un tel niveau d'abjection, vous comprendrez qu'il ne s'agit pas de débattre, mais simplement de témoigner. Je vais donc vous demander une autre fois -la dernière, après je vous laisse en compagnie de votre aéropage de phalangistes mythocrates- de commenter un passage d'un autre de vos romans (je maintiens ce terme. Au moins, admettez que je vous ménage en le faisant), ainsi que le commentaire critique qu'il a suscité. Le caractère indirect de la citation s'explique comme précédemment. Vous vous donnez comme un français patriote, dont les oeuvres furent interdites en Allemagne hitlérienne. Vous tenez pourtant sur cette dernière, peut-être encore dans une perspective "pamphlétaire", une petite année avant le déclenchement du déferlement nazi sur l'Europe, les propos suivants:

"Racisme d'abord, racisme avant tout! Dix fois! Mille fois Racisme! Racisme suprêmement! Désinfection! Nettoyage! Une seule race en France: l'Aryenne!...
Quel est le véritable ami du peuple? Le fascisme.
Qui nous préserve de la guerre? C'est Hitler!
Hitler est un bon éleveur de peuples, il est du côté de la Vie, il est soucieux de la vie des peuples, et même de la nôtre. C'est un Aryen.
Je me sens très ami d'Hitler, très ami de tous les Allemands. Je trouve que ce sont des frères, qu'ils ont bien raison d'être racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus. Je trouve que nos vrais ennemis ce sont les Juifs et les francs-maçons."

L'ÉCOLE DES CADAVRES.
Cité en exergue dans Jean-Pierre Martin, CONTRE CÉLINE - OU D'UNE GÈNE PERSISTANTE À L'ÉGARD DE LA FASCINATION EXERCÉE PAR LOUIS DESTOUCHES SUR PAPIER BIBLE, Édition José Corti, 1997, p. 7.

Et l'auteur qui vous cite ainsi fait observer plus loin dans son essai sur vous, assez pudiquement il me semble, ceci:

"Ne considérer Céline que comme un "visionnaire apocalyptique", c'est le dédouaner un peu vite, c'est dire que Céline ne fait que nier, quand il ne renie jamais, quand il continue à affirmer, toujours plus haut et plus fort, sa biologie raciale indéfectible. Surtout, c'est lui accorder le crédit d'une vision qui excéderait tout regard sur le monde, toute implication politique, tout rapport à l'histoire. D'ailleurs l'Apocalypse est encore un mot à lui, un mot pour un autre: car l'Apocalypse selon Céline, ce n'est pas Auschwitz, ce n'est pas Hiroshima. Non, l'apocalypse, c'est uniquement là où le train de Céline en fuite est passé - Hanovre, Hambourg, l'Allemagne sous les bombes.
Pour métamorphoser Céline en visionnaire, il fallut d'abord convertir les crimes nazis en universaux: "horreur, douleur, abjection"."

Jean-Pierre Martin, CONTRE CÉLINE - OU D'UNE GÈNE PERSISTANTE À L'ÉGARD DE LA FASCINATION EXERCÉE PAR LOUIS DESTOUCHES SUR PAPIER BIBLE, Édition José Corti, 1997, p. 119.

Pourriez-vous, s'il vous plaît, commenter cette seconde citation, de votre roman de 1938 cette fois, et cette seconde analyse critique. Ceci sera ma dernière intervention. Merci.

Paul Laurendeau
         
         

Louis-Ferdinand Céline

      Cher Monsieur Laurendeau,

Je sais que ce forum doit demeurer un lieu d'échanges éclairés entre individus civilisés où les insultes n'ont pas la place, mais attention... Nom de Dieu! Faut pas me pousser dans le coin en espérant que je vais me contenter de lever la queue en attendant la prochaine torgnolle. Vous avez beau me dire que vous êtes gentil et ménagez les vieilles personnes comme moi par abjection, mais vous en remettez. Vous débordez le bol en me citant un autre disciple de la Confrérie qui, dans sa fiante analytique, s'évertue à dresser le bûché pour brûler le cadavre en ignorant complètement de quoi il cause.

Oui, j'ai traversé l'Allemagne sous les bombes et c'était l'Apocalypse... Vous y étiez? Et l'Inquisiteur de carnaval, il y était?... Sûrement pas, encore bien au chaud à fermenter dans les breloques de son géniteur. Oui, c'était l'enfer... Avec Lucette, Popaul et Bébert bien caché dans sa musette, le plus calme de nous tous, jamais une plainte, jamais un coup de griffe et toute l'Allemagne il a traversé Bébert, dans sa musette sans rien à bouffer... Il savait Bébert. Il comprenait que l'Apocalypse était sur lui et qu'il n'y pouvait rien... Que plus personne n'y pouvait rien... Les villes en ruines, les façades en décor de cinoche, le pays entier ravagé. Anéanti. Rasé... Soufflé... Partout la désolation, la résignation et la mort... Toute l'Europe y a passée, détruite... de Londres à Moscou... Et vous croyez que c'était une promenade champêtre à Baden-Baden et des vacances au ch'teau de Simmarageun?

Oui, j'étais visionnaire, car la guerre c'est toujours l'Apocalypse quand elle vous tombe sur la gueule, M. Laurendeau... Qu'on soit victime ou agresseur, c'est toujours l'enfer... La nuit toujours, même le jour c'est la nuit, l'attente... Les gares de triages, la peur, les enfants malades qui chialent et qu'il faut soigner à l'aspirine parce qu'il n'y a rien d'autre... Les alertes, les trains bondés de réfugiés et attaqués par les libérateurs...Les bombardements incessants... Car la sauvagerie, elle est partout, à Dresde aussi c'était l'apocalypse, à Berlin... à Francfort... Partout l'Apocalypse. Mais ça ne vous intéresse pas de savoir... C'est de la frime et du thé'tre.... Vous, c'est la philosophie qui vous intéresse, les grands principes, les états d''me, le reste c'est de la douleur, de la misère et des faits divers... Ça n'intéresse personne.

À présent, parlons de Hitler et de mes courbettes en sa faveur, je lui ai flatté le bide écrit votre Inquisiteur de carnaval... Suis-je le seul à avoir putassé ainsi? Personne ne voulait de cette guerre et chacun était prêt à tout pour qu'elle se passe ailleurs. Qui est retourné la queue entre les jambes en 36, abandonnant la Rhénanie aux soldats du Reich armés de tire pois? Qui a livré l'Autriche? Qui a livré les Sudètes? ... Munich! Daladier, Chamberlain et compagnie qui chialaient sur la paix qu'ils venaient de sauver, ça vous dit quelque chose? Quant à Dantzig, il ne manquait que le ruban pour livrer Varsovie avec. Alors, ne me faites pas pleurer avec Hitler. À vous entendre, avant 39, il était déjà détesté de la terre entière... Il était plutôt admiré d'avoir redonné à l'Allemagne sa place et son honneur après l'humiliation de Versailles...

L'avènement de ce petit troufion est la responsabilité de l'Europe tout entière... Pas de la mienne! Ce que vous citez sur Hitler, tout le monde le pensait aussi... Même l'ouvrier communiste, le pensait... En passant, qu'ont fait les communistes, ces grands apôtres du bonheur et du nouveau monde, lors du pacte germano-soviétique?... Tous au garde à vous prêts à tirer des pipes à leurs nouveaux maîtres: Hitler-Staline-Mussolini... Et moi, je suis responsable de tout ça? Allons donc! Vous rigolez? C'est me donner beaucoup plus d'importance que j'en ai en réalité.

Mais, ne vous gênez pas, cher Monsieur ... Ne me ménagez pas, posez-moi toutes les questions que vous désirez, sortez-moi les citations les plus tordues et les analyses freudiennes les plus perverses et j'y répondrai point par point avec plaisir, comme de mon exil, j'ai répondu point par point à mes bourreaux de la République. Jamais, ils n'ont rien trouvé... Jamais ils ont prouvé quoi que ce soit contre moi... Jamais, vous dis-je...

Je vous souhaite bonne chasse et au plaisir de vous lire de nouveau.

Bien à vous,

Louis-Ferdinand Céline